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Bienvenue au Triangle de l'Oasis. Une terre battue où la vie semble s'être arrêtée à l'ère des "pionniers du désert", ces ouvriers qui ont fondé la ville à la fin du XVIIIème siècle. La route suit un tracé contournant cet enclos et dessine une frontière involontaire qui sépare deux univers à la fois proches et inaccessibles. D'un côté, les tours et les barres d'une ville en béton. De l'autre, des bric, des broc et un amas de tôles à perte de vue. Seule passerelle entre ces deux mondes, un chemin de terre qui disparaît quelques mètres plus loin, comme évanoui dans le chaos de ce paysage.
A première vue, on s'attendrait à un no man's land tellement l'endroit paraît calme et serein. De temps en temps, une silhouette d'enfant franchissant le chemin de terre vient troubler cette quiétude et laisser poindre un souffle de vie, sans totalement lever le voile sur le mystère de ce lieu. Consciemment ou pas, les Portois (habitants du Port, commune de 38.000 habitants au dernier recensement, en 1999) ne se hasardent pas à braver la frontière de bitume. Une vidéaste qui voulait prendre quelques plans, s'est rapidement ravisée devant l'étonnement des occupants qui soupçonnent chez tout intrus l'œil ou l'oreille indiscrète de la mairie. Pas de réaction de violence, mais un réflexe de prudence. Celui du squatteur qui guette toute “intrusion” de peur de se faire déloger. Une manière de préserver une intimité jugée dégradante.
Anchimia est en classe de seconde à Saint-André, mais passe ses vacances au Port. "Ici, je retrouve la vie mahoraise" avoue-t-elle. Elle n'est pas la seule à choisir de "descendre jusqu'au Port" pour se fondre dans la masse d'anonymes qui peuplent le Triangle de l'Oasis. Derrière ces parois de tôles, les habitants du Triangle ont réussi à reproduire un cadre de vie "normal" à l'instar de leur environnement d'origine, qui leur permet de supporter le destin en s'offrant un va-et-vient entre le village ainsi reconstitué et leur quête d'un ailleurs que représenterait la ville d'accueil avec tout ce qu'elle offre de splendide et de moderne.
"Une centaine de familles vit dans ce triangle", estime Alain Drenaud, le coordonnateur Habitat de la ville du Port. Pas moins de 600 personnes dont une majorité de Mahorais, quelques ressortissants des autres îles de l’archipel et un petit groupe de Malgaches. "Seules deux familles créoles, installées depuis longtemps à cet endroit, ont choisi de rester dans leur case traditionnelle pendant que les autres déménageaient pour de nouveaux logements", explique un jeune du coin. Cette importance numérique n'en fait pas moins des occupants du Triangle de l'Oasis un monde invisible, discret, que l'on n'aperçoit que furtivement, à certains moments particuliers. "Venez à la fin de la journée, vous verrez plein de gens qui se promènent aux alentours", insiste un jeune mahorais comme pour justifier que ceux qui se terrent profitent du crépuscule de la nuit pour quitter leur repaire. Appuyé sur le tronc d'un arbre, ce jeune qui ne souhaite pas décliner son identité semble se complaire dans cette posture reposante, sous l'ombre du feuillage qui lui rappelle certainement le village. Le squat’ du Port est sans doute l'un des plus grands regroupements de Mahorais sur l'île de la Réunion. Beaucoup y viennent se ressourcer, manger local où prendre des nouvelles du pays. Une convivialité que ne retrouve pas Anchimia dans sa solitude de Saint-André, et qui au port réunit des amis qui se retrouvent les après-midi sur une petite place à l'abri du soleil, pour discuter en toute décontraction.
(la suite dans Kashkazi n°62)
2008-09-08 |