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Il y a tout juste 30 ans, un martyr -certainement la plus célèbre des nombreuses victimes de l'apartheid- naissait. Le 12 septembre 1977, Stephen Biko mourait seul dans une cellule de Pretoria, quelques jours après son arrestation à un barrage routier. Plongé dans un coma rédhibitoire provoqué par les coups des policiers qui n'ont pas permis aux médecins de lui apporter les soins nécessaires, il fut durant 20 ans officiellement mort pour avoir refusé de se nourrir… Ce n'est qu'en 1997 que la Commission Vérité et Réconciliation mise en place par Nelson Mandela fit la lumière 1 sur cet assassinat politique lourd de conséquences, et toujours impuni 2.
Trente ans après ce meurtre qui, par l'émotion qu'il suscita tant au niveau national qu'international, marqua une étape importante dans la mise au ban de la communauté internationale du régime de l'apartheid, la personnalité de Biko est plus que jamais présente dans les esprits des Sud-africains. Alors que l'ANC reconnaissait aux Blancs le droit de rejoindre le combat des Noirs pour leur libération, Biko s'y opposait. D'inspiration non violente, sa philosophie refusait d'adopter les réflexes occidentaux et prônait l'africanité.
On connaît la suite de l'histoire : Biko mort, l'ANC a poursuivi son combat pour l'emporter d'abord en 1990, avec la libération de Nelson Mandela et l'entame de négociations pour mettre fin au régime raciste, puis en 1994, avec l'élection à la tête du pays de Mandela. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est bien la philosophie de Biko qui est en passe de l'emporter. C'est que la réconciliation miracle des premières années de la nouvelle Afrique du Sud -ainsi est dénommé le pays depuis la fin de l'apartheid- n'est plus qu'un vieux souvenir. Jamais depuis quinze ans le pays n'avait été plongé dans une crise que l'on peut qualifier de générale : tant identitaire qu'économique, sanitaire que sociale.
Sous la direction du Congrès national africain (African National Congress, ANC), au pouvoir depuis 1994, la nouvelle Afrique du Sud est loin d'avoir tenu ses promesses. Certes, les droits civiques sont acquis, la démocratie sud-africaine fonctionne et la stabilité politique règne, même si le vote des Sud-africains a une forte connotation ethnique et raciale. Comme le rappelait Jeune Afrique en 2004 3, "ce n'était pas si évident il y a dix ans, quand l'on craignait que les premières élections libres se finissent dans un bain de sang." Certes également, l'Afrique du Sud propose un tableau économique satisfaisant : elle pèse un quart du PIB africain, a ramené depuis 1998 sa dette publique à moins de 3% du PIB, connaît une inflation acceptable (autour de 4%) et tire profit de ses innombrables richesses naturelles (premier producteur mondial d'or, de manganèse et de platine). Certes aussi, Pretoria a su s'imposer dans le concert des nations de ce monde : autrefois reniée de tout le continent, l'Afrique du Sud a réussi à devenir en dix ans un acteur de poids pour la diplomatie africaine; elle s'est même imposée au niveau mondial en s'alliant aux autres pays émergents que sont le Brésil et l'Inde. Certes enfin, le pays compte des succès symboliques qui construisent une nation, comme ses deux victoires en Coupe du Monde de rugby en 1995 (à domicile), et en Coupe d'Afrique des Nations de football en 1996 (toujours à domicile). En 2010, l'Afrique du Sud sera même le premier pays africain à organiser la Coupe du Monde de football.
(la suite dans Kashkazi n°66)
2008-09-08 |