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Il est des souvenirs impérissables… Nous sommes en 1995, le 24 juin, à Johannesburg. Vêtu du maillot vert de François Pienaar, capitaine emblématique de l'équipe nationale de rugby d'Afrique du Sud, Nelson Mandela serre dans ses bras celui qui vient de soulever la coupe du monde remportée par les Springboks (le nom de l'équipe sud-africaine) face aux redoutables All-Blacks de la Nouvelle-Zélande 1. Pienaar, grand mastodonte aux cheveux blonds profondément calviniste, laisse parler l'émotion devant celui qui symbolise le martyr du peuple noir. "Nous n'étions pas quinze, nous étions 44 millions", déclare-t-il dans le stade, en référence à la population sud-africaine. "Quoique nous ayons fait, nous n'en avons jamais autant fait, et nous n'en ferons jamais autant que vous pour l'Afrique du Sud". Mandela est au bord des larmes. Libéré cinq ans plus tôt alors que l'apartheid vivait ses dernières heures, élu président quelques mois auparavant, il voit son vieux rêve se matérialiser à l'issue de cette compétition d'importance mondiale. Lui qui, depuis le début de la compétition, était devenu le premier supporter de cette équipe "de Blancs", avait compris que si réconciliation il devait y avoir, c'est par ce vecteur symbolique qu'elle passerait. L'expression "une équipe, une nation", dont les Springboks avaient fait leur slogan, prend alors tout son sens. Le rugby, ce sport qui fut pendant des années le fleuron du régime raciste de Pretoria, désormais perçu comme le moteur de l'unité sud-africaine : voilà une belle revanche de l'histoire, pense-t-on alors.
Les années ont passé depuis ces images qui resteront parmi les plus symboliques du XXème siècle. Les illusions aussi. Des décennies d'apartheid ne peuvent pas s'effacer en quelques succès ; dans le sport comme ailleurs.
Après quelques années marquées par cette embellie aveuglante, les premiers soubresauts racistes ont refait surface. En 1997, le sélectionneur André Markgraaff avait été obligé de démissionner pour avoir tenu des propos racistes à l'encontre des dirigeants noirs du sport sud-africain. Markgraaff s'était auparavant fait remarquer en sélectionnant H. Tromp, joueur célèbre condamné à la prison pour avoir corrigé à mort, à l'aide d'un fouet, un de ses ouvriers noirs durant l'Apartheid.
En 2002, l'autobiographie de Chester Williams2, premier joueur noir à avoir été sélectionné dans l'équipe nationale après la fin de l'Apartheid et vainqueur de la Coupe du Monde 1995, avait mis en évidence le quotidien du racisme chez les Springboks, fait de brimades et d'insultes. Un quotidien dont pouvaient encore témoigner les membres de la sélection lors de la Coupe du Monde 2003 : Geo Cronje, jeune avant des Springboks, avait alors refusé de partager sa chambre avec Quiton Davids, son équipier noir. La démission qui suivit du chargé de communication de la sélection, déclarant ne pas pouvoir "continuer à faire partie d'une sélection au sein de laquelle le préjugé est toléré, étouffé, absout", avait démontré qu'il ne s'agissait pas d'un incident isolé.
Les récentes déclarations de Nick Mallet, ancien sélectionneur sud-africain aujourd'hui coach de la Western Province, ont, à la veille de la sixième Coupe du monde de rugby organisée du 7 septembre au 20 octobre en France, en Ecosse et au Pays de Galles, une nouvelle fois réveillé les vieux démons.
Dans une interview accordée à des entraîneurs français, publiée sur le site de leur club 3, M. Mallet affirme que les problèmes de quotas raciaux auxquels sont soumis les joueurs sud-africains sont l'une des causes de leur migration vers l'Europe. Selon lui, à niveau égal voire moindre, les clubs sont parfois obligés de titulariser un Noir. Si ces propos ne visaient pas selon l'entraîneur à émettre un quelconque jugement quant à l'utilité de ces quotas, ils ont provoqué l'ire de Mveleli Ncula, un des responsables de la Fédération sud-africaine. Selon ce dernier, "la Western Province doit mettre Mallett au tapis. C'est idiot de sa part d'encourager les joueurs à partir à l'étranger, particulièrement si peu d'opportunités sont créées pour les Noirs. La Western Province compte de nombreux Noirs dans ses rangs mais il y a en a rarement plus de deux ou trois dans une équipe. Tout ça, c'est une question d'argent, rien d'autre. Ils devraient être honnêtes."
L'affaire a été d'autant plus médiatisée qu'elle est intervenue alors qu'une rumeur affirmait que le futur sélectionneur des Springboks, Peter de Villiers (le premier Noir à obtenir ce poste), envisagerait d'imposer un quota de joueurs noirs dans l'effectif de la sélection -débat qui jusqu'à présent n'avait pas été abordé. Dans le même temps, l'actuel sélectionneur, Jack White, dévoilait les trente noms retenus pour la Coupe du Monde : sur sa liste ne figurent que six joueurs noirs. De quoi faire perdurer la polémique…
(la suite dans Kashkazi n°66)
2008-09-08 |