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Franco Frattini est un homme soucieux de la sécurité de ses concitoyens. Ce haut responsable de l'Union européenne l'a prouvé, au début du mois de septembre, en préconisant le blocage de certaines informations qui circulent sur le nouvel Eldorado universel qu'est le Net. Quand j'écris Eldorado, je pèse le mot qui, reconnaissons-le, est bien trop souvent dévoyé. Et je pense à ces célibataires endurcis qui peuvent y rencontrer l'âme soeur avant même de lui montrer leurs défauts ; à ces frustrés du sexe incapables de se trouver un(e) partenaire et trop timides pour fréquenter les femmes de joie, qui satisfont comme ils peuvent leur quête de plaisir devant l'écran ; à ces éternels adolescents qui y trouvent un nombre incalculable de blagues débiles et d'images chocs, qui font s'esclaffer les lycéens ; à ces pingres (ou désargentés, c'est selon) mélomanes qui y voient un moyen bien pratique de se procurer le dernier Britney Spears sans l'acheter ; à ces assoiffés de savoir, pour qui le Web représente une encyclopédie infinie. Je pense aussi aux apprentis terroristes, qui s'en servent comme d'un moniteur du savoir-tuer-le-plus-possible. C'est également à ceux-là que pensait Franco Frattini lorsqu'il a lancé son idée. Notamment à ceux qui cherchent à apprendre comment fabriquer une bombe mais qui, visiblement, n'ont pas de fréquentations assez calées en la matière.
"J'ai la ferme intention d'entreprendre une étude avec le secteur privé (...) sur les moyens technologiques d'empêcher des gens d'utiliser et de chercher des mots dangereux comme 'bombe', 'tuer', 'génocide' ou 'terrorisme'", a expliqué Franco Frattini à l'agence Reuters. Si le commissaire européen à la justice et à la sécurité ne prône pas l'interdiction des forums, des analyses, des informations historiques ou des opinions, il estime que les instructions opérationnelles devraient être bloquées sur le Web. Ça, c'est toujours l'agence Reuters qui le dit. Pour ma part, j'ai du mal à accorder le moindre crédit à un homme qui souhaite "empêcher les gens d'utiliser des mots dangereux comme 'bombe', 'tuer', 'génocide' ou 'terrorisme'" -je répète la citation de la dépêche, pour que tout le monde se rende compte de l'incongruité. Car comment définir un mot dangereux ? "Révolution" est, pour nombre de dirigeants de ce monde, un mot dangereux. De même que "révolte", "prise de conscience", "partage équitable des richesses", "impôt sur la fortune", "justice pour tous", "un autre monde est possible", j'en passe et des meilleurs -"décolonisation" en effraie certains à Maore, paraît-il…
Cependant, M. Frattini n'est pas devenu web-liberticidaire sans avoir quelque peu réfléchi. Accordons-lui cet effort. Ainsi a-t-il argumenté sa proposition en évoquant les sites qui permettent de partager des informations sur la fabrication de bombes. "Donner des instructions pour fabriquer une bombe n'a rien à voir avec la liberté d'expression et la liberté d'informer les gens", s'est-il expliqué. Soit…
Journaliste aussi consciencieux que tous ceux qui sévissent dans cet archipel -et Dieu sait qu'ils le sont…n'est-ce pas ?...- je me suis donc mis en quête d'un site qui pourrait m'expliquer comment fabriquer une bombe. Il va de soi que jamais, au grand jamais, cette idée saugrenue ne m'avait traversé l'esprit auparavant. Promis, juré… Je tape donc le plus innocemment du monde sur google, notre bien aimé Big Brother, "fabriquer une bombe". J'avoue avoir eu, à ce moment-là, une légère appréhension en pensant à ces légendes qui circulent selon lesquelles l'on est surveillé depuis un je ne sais où par la Police du Web. Viendront-ils frapper à ma porte ? Si oui, dans combien de temps ? Me croiront-il si je leur explique que c'est pour mieux servir mes lecteurs ? A moins qu'ils ne m'inoculent à distance un virus mortel pour mon vieux PC ?...
Le résultat tombe au bout de quelques secondes : Big Brother totalise 292.000 pages ! ça en fait, effectivement, des terroristes potentiels ! Au bout de quelques recherches infructueuses - j'apprend tout de même qu'en 2006, le gouvernement américain a publié sur Internet des documents irakiens expliquant comment fabriquer une bombe nucléaire, bravo les gars-, je change de tactique et tape : "bombe + mode d'emploi". La recherche s'affine : 19.300 pages recensées par google. Enfin, je vais trouver mon bonheur ! me dis-je. Et vous aussi, vous vous le dites. N'est-ce pas ?
Hélas, comme moi, vous allez être vite déçus. Car de terrorisme, il n'en est pas vraiment question. A moins que l'on considère la maîtrise du cunnilingus comme étant un acte subversif. Cunni, mode d'emploi : c'est l'intitulé de l'un des premiers sites sur lequel Big Brother m'envoie, dont je vous passerai les détails, ce journal étant distribué dans les collèges et lycées. Je n'irai pas plus loin non plus dans la description du forum du site auFeminin, dans lequel on trouve également les termes "bombe" et "mode d'emploi", mais où il est question d'une autre pratique sexuelle moins avouable encore. Pour ne pas vous exclure totalement de cette chronique, je dirai simplement que brunazur demandait le 27 avril aux filles du forum comment convaincre sa douce d'accepter une forme disons… alternative de pratiquer l'acte d'amour. Dans la même logique, "bombe + mode d'emploi" vous permettra, sachez-le, de connaître les derniers trucs pour draguer une portugaise. Pas n'importe laquelle cependant : du genre "bombe sexuelle"…
Mais trêve de pensées salaces, continuons notre enquête. En poursuivant la logique de M. Frattini, je découvre en deuxième page de google qu'il est dangereux pour la société de se renseigner sur le mode d'emploi d'une cafetière (www.magimix.fr), sur les modalités de fabrication d'une crèche (ciloubidouille.free.fr) et sur une bonne méthode pour ouvrir les huîtres sans se couper (www.pierrade.com). C'est bon les huîtres, mais pas vraiment mortel. J'apprends aussi que chercher le mode d'emploi -le vrai !- des lentilles de contacts (fr.answers.yahoo.com) est selon la logique de M. Frattini contraire à la liberté d'expression…
Au bout de 15 pages Web sans la moindre trace d'une bombe autre que sexuelle ou électro-ménagère, je change de tactique, à nouveau. Je tape : "Je veux devenir terroriste". Si avec ça, la Police du Web n'intervient pas, c'est qu'elle n'existe pas ! pensé-je… Elle n'est pas intervenue, et j'ai appris comment devenir agent secret, grâce à www.reponseatout.com. Je n'ai guère eu plus de succès avec "recherche d'emploi + terrorisme".
Qu'en déduire ? Qu'il semble bien difficile d'interdire quoi que ce soit sur le Web, tant les données sont immenses et le fonctionnement iconoclaste. Cependant, je vous dois la vérité : après quelques heures de recherches, je suis tombé sur deux-trois sites expliquant comment utiliser des explosifs. J'ai notamment appris sur web-ensimag.imag.fr qu'il existe neuf types de bombes : la bombe au napalm ; le firecracker ; les triples bombes ; le combo ; la grenade ; la bombe triangle ; la bombe de destruction ; la fungus ; la bombe rénovation ; la bombe de construction ; la pyro-bombe ; la bombe ciseaux ; la bombe diagonale ; les bombes symétriques ; et les parapluies. De quoi faire un sacré feu d'artifice !
J'ai également visité quelques sites vendant des explosifs, et j'ai lu les conseils d'un fou expliquant effectivement comment fabriquer une bombe à base de laque de Nitrocellulose, relativement puissante à l'en croire quand elle est mélangée à du peroxyde d'acétone. Pour cela, il faut un briquet, de l'acétone, un bécher et… des balles de ping-pong. Oui ! vous avez bien lu.
M. Frattini compte-t-il dans sa liste des mots dangereux les balles de ping-pong ?
Vincent Mission
2008-09-08 |