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Plus loin, Djaloud, 14 ans, dit vivre seul dans son banga depuis l'âge de 12 ans. "Mon père, je l'ai jamais connu. Ma mère travaillait au marché, mais elle s'est fait attrapée par la police et a été renvoyée avec mes deux frères de 5 et 7 ans. Moi, j'étais pas avec elle quand elle a été attrapée et je vivais déjà ma vie. Je suis allé à l'école jusqu'à 13 ans, mais après, mes résultats étaient pas bons et je savais pas quoi faire. J'avais pas envie de retourner en classe." Djaloud fait quelques fois la manche. "Quand j'ai rien à manger". Mais la plupart du temps, il se débrouille, selon ses propres mots. "Je fais du business", entonne-t-il sur le refrain de ses aînés. "Je vends des montres au marché." Accompagné d'un de ses copains, qui n'a pas voulu me dire son nom, Djaloud m'amène dans son "quartier" ; un hameau de six bangas situé dans les hauteurs de Kaweni, loin de la dernière case. "Ici on est tranquille. On fait ce qu'on veut. Personne vient nous emmerder et les flics ne passeront jamais." Dans son banga, il s'est installé un lit, une table et quelques photos. "Je vivais ici même quand ma mère était là. Elle avait pas beaucoup d'argent et je devais déjà me débrouiller. Elle devait d'abord penser à nourrir mes deux frères", dit-il en prenant l'air adulte. Ses voisins sont comme lui : "Sans parents ou qui ont quitté leur maison parce que ça se passait mal." Certains, assure-t-il, ont des portables, d'autres des beaux vêtements. "Ils se débrouillent bien", lâche-t-il sans en dire plus. Lui est plus déguenillé.
Voilà quelques mois que ces mendiants en culottes courtes hantent les parkings des supermarchés de Maore. On les trouve aussi au marché, à l'entrée de la barge ou dans la décharge de Hamaha, où chaque jour ils inhalent des odeurs pestilentielles pour récupérer des vêtements ou des objets. Certains font régulièrement les poubelles des quartiers huppés de la capitale.
Ils seraient des centaines, estiment les travailleurs sociaux qui les côtoient sur le terrain. Mais il est impossible de connaître leur nombre exact. "On ne sait rien d'eux", affirme une éducatrice qui a travaillé sur Kaweni (et qui a tenu à garder l'anonymat). "Ils sont complètement hors système : souvent déscolarisés, sans papiers, ils n'entrent dans aucune case." Pas même la case Justice. Parmi les 300 nouveaux dossiers ouverts chaque année dans le cabinet du juge des enfants, les cas de mineurs isolés sont encore minoritaires, loin derrière les affaires de jeunes enfants victimes de viol ou de violences, en voie de descolarisation ou sur le chemin de la délinquance pour lesquels les parents dépassés appellent à l'aide. "Mais c'est l'aspect le plus visible des mineurs en danger", note notre éducatrice. "Paradoxalement, ces enfants que le grand public voit le plus sont ceux que les institutions ne voient quasiment jamais." "Le problème des enfants en errance est devenu très important. On trouve de toutes les situations : certains sont déscolarisés, d'autres non, certains sont dans une maison, d'autres se débrouillent seuls…", confirme Philippe Duret, directeur de l'association Tama, qui travaille à la réinsertion des jeunes en difficultés. "On ne peut pas avoir une idée de combien ils sont, ni comment ça évolue, mais il y en a, ça c'est sur, donc il y a un problème. Aujourd'hui on a des gamins dont on ne sait rien : où ils vivent ? sont-ils scolarisés ? par qui sont-ils élevés ?"
Chaque semaine, de très nombreux enfants seraient séparés de leur mère -ou leur père-, laissés à la famille (parfois éloignée) ou au voisins, ou abandonnés à leur propre sort, assure Catherine Fleury, responsable du service de milieu ouvert de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Dix, vingt, trente ? On ne sait pas. Une chose est sûre : ils sont de plus en plus nombreux et le phénomène ne fait que s’accélérer depuis quelques mois. "S'il est difficile d'avancer des chiffres, on observe effectivement une hausse des enfants isolés", indique Christine Leroy-Fiche, directrice de l'Aide sociale à l'enfance (ASE), un service du Conseil général chargé de suivre les mineurs en danger. "On voit ces enfants qui mendient, certains sont dans un état pitoyable d'un point de vue hygiénique". Une conséquence parmi d'autres de la chasse aux sans-papiers organisée chaque jour par les autorités préfectorales. "Il y a eu une grosse augmentation ces derniers mois. C'est en partie lié au fait qu'avant, il n'y avait pas d'outils d’estimation, mais c'est aussi une résultante des nombreuses expulsions", affirme C. Fleury.
(la suite dans Kashkazi n°67)
2008-09-08 |