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De quoi parle-t-on ? Pour tous ceux qui ne peuvent lire la presse de Moroni ni entendre les rumeurs de sous les badamiers, un petit résumé s'impose.
Acte 1 : l'Union africaine, dans le cadre de ses sanctions contre le régime Bacar, demande au gouvernement comorien de dresser une liste des "autorités illégales d'Anjouan et de toutes autres personnes qui entravent le processus de réconciliation et font peser une menace sur la paix et la sécurité aux Comores". Ces 163 personnes étant interdites de sortir du territoire comorien et de circuler entre les îles, la liste de leurs noms est transmise aux services aériens et maritimes, mais également aux médias, parmi lesquels quelques titres et stations se font un plaisir d'en diffuser le contenu exhaustif.
Acte 2 : comme on pouvait s'y attendre, les autorités de fait de Ndzuani ne tardent pas à riposter et publient de leur côté deux listes de "personnalités politiques, militaires, administratives et autres sympathisants civils soutenant Sambi dans sa démarche pour asseoir une instabilité politico administrative dans l'Ile Autonome d'Anjouan frappés d'interdiction de séjour ou de quitter Anjouan". La première retient en otage à Ndzuani 67 personnes parmi lesquelles de nombreux commerçants, et des proches de membres des autorités de l'Union.
Dans la seconde, 32 individus sont interdits de séjour sur l'île, parmi lesquels une quinzaine de responsables du régime Sambi, ainsi que, en tête de liste, le président de l'Union lui-même. On aura tout vu ! "Même dans les conflits armés d'Afrique, jamais un rebelle n'a annoncé officiellement que le chef de l'Etat n'a pas le droit de se rendre sur une portion du territoire !" s'est étranglé à ce sujet Mourad Taiati, chef du bureau de liaison de l'Union africaine aux Comores, lors d'une conférence de presse. L'astuce des "autorités illégales d'Anjouan" est cependant ailleurs : elles disposent maintenant d'un "bouclier humain" pioché dans les familles de ministres et conseillers de Sambi, qui risquent ainsi de voir leurs ardeurs en faveur d'un débarquement armé quelque peu refroidies.
Ce système de listes qui permettent tous les règlements de compte est même en passe d'être repris au niveau local : les responsables de Domoni, à Ndzuani, parlent d'interdire certains citoyens de quitter la ville. Des mairies de l'île ont également publié des communiqués appelant à la vigilance :"Toute personne ayant un étranger dans sa maison doit absolument le dénoncer à la mairie proche de sa localité" ; étant considérés comme "étrangers" les Mahorais, Mohéliens, Grand-comoriens, Zanzibarites ou encore les wazungu… Vive la délation !
Face à toutes ces dérives, on ne peut que s'interroger sur l'exploitation politique de ces listes, dont la diffusion publique a vite fait de prendre des airs de chasse aux sorcières. Tout le pays a ainsi pu constater que tel magistrat, tel commerçant, tel sympathisant du colonel Bacar se trouve dans le collimateur des autorités comoriennes, et donc de l'Union africaine. Certes, une bonne part d'entre eux sont connus pour leurs liens avec le régime et leur participation, économique ou politique, au système Bacar. Mais qu'ont-il fait exactement ? Quelle enquête judiciaire et quel jugement permettent de les ranger publiquement et pour la postérité dans le camp des "méchants" ? Pourquoi eux, et pas des dizaines d'autres commerçants qui ont alimenté la caisse de Bacar pour dédouaner leurs conteneurs à moindre prix ? Pourquoi pas des dizaines d'autres fonctionnaires qui ont prêté allégeance pour garder leur poste ? "Nous ne les connaissons pas du tout", a avoué Mourad Taiati aux journalistes. "L'Union africaine jugeait indispensable que les membres du gouvernement, de la commission insulaire électorale, et de l'assemblée insulaire qui a avalisé l'élection, soient dans la liste. Pour les autres, c'est au gouvernement de l'Union de juger. Celui qui alimente le port d'Anjouan soutient-il le régime ? On peut dire que oui."
Du côté du Parquet, on apprend que la liste, établie par le gouvernement, a été transmise par le ministère de la Justice qui a demandé l'ouverture d'une information judiciaire pour "faits de rébellion, destruction, coups et blessures volontaires" contre chacune des personnes concernées. Les informations sont pour l'instant au point mort, puisque le juge ne peut recevoir les intéressés ni se rendre sur place. "Ce n'est pas parce que ces gens ont leur nom publié dans la presse qu'ils sont coupables de quoi que ce soit", indique un membre du Parquet.
Une précision dont se fiche totalement l'opinion publique qui a lu dans les journaux, sans explication aucune, la "liste des personnalités anjouanaises ciblées par les sanctions individuelles prises par l'Union africaine". Tout comme elle avait pu se repaître, peu après l'élection de Sambi, des noms de fonctionnaires interdits de quitter le territoire. Comme si brandir quelques patronymes remettait en cause un système alimenté par des milliers de personnes. Comme si les fonctionnaires et commerçants complices de Bacar étaient plus coupables "d'entraver le processus de réconciliation" que certains politiciens et responsables de médias qui, à Moroni, relaient sa stratégie, ou que les membres de réseaux intérieurs et extérieurs qui le soutiennent financièrement depuis des années…
Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas de contester la légitimité de cette liste, certainement dressée sur la base d'informations des renseignements généraux, puisqu'elle émane du directeur de cabinet de la présidence chargé de la Défense 1. Mais puisque ses critères sont pour l'instant confidentiels et ne reposent sur aucune enquête judiciaire, sa publication semble participer bien plus au processus du "montrons-nous-du-doigt-les-uns-les-autres", qu'au "processus de réconciliation". Surtout quand le zèle des différentes forces militaires ajoute au tableau une petite touche d'acharnement…
Pour ceux qui ne seraient pas convaincus de l'absurdité du phénomène, une anecdote en guise de conclusion : il y a quelques jours, un commerçant anjouanais sympathisant de Bacar, de retour de France, a été arrêté à Mwali alors qu'il rentrait à Ndzuani. Comme il ne figurait pas sur la fameuse liste, il a finalement été libéré et conduit à bon port. A peine arrivé à l'aéroport de Ouani, il répondait aux questions des journalistes de RTA quand, dans le hall des départs, une jeune femme a éclaté en sanglots : cataloguée comme "journaliste" alors qu'elle n'exerce plus cette profession depuis belle lurette, elle se voyait refuser le droit de quitter l'île…
Lisa Giachino
1 Le directeur de cabinet de la présidence chargé de la Défense, Bacar Dossar, était à l'extérieur au moment de la rédaction de cet article. Aucun de ses collaborateurs n'a pu nous éclairer sur les conditions de définition de cette liste.
2008-09-08 |