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Des kiosques en bois. Des conteneurs aménagés rivalisant avec les boutiques. Des parasols abritant des tablettes posées à l'angle des rues. Des marchandises par milliers, reposant pêle-mêle sur le sol ou sur des nattes, obstruant les trottoirs, tapissant les murs. Des brouettes chargées de produits divers, poussées par des jeunes sans âge fendant la foule des piétons et des véhicules… L'irruption du commerce informel a métamorphosé Moroni en un marché permanent de la débrouille et des petits prix, alimenté par une course vers Dubaï qui a ses aficionados dans chacune des îles de l'archipel. Une petite révolution économique… Il fut en effet un temps où pour acheter un vêtement ou une pâte à dentifrice, il fallait faire des kilomètres jusqu'à "chez l'Indien" ou chez l'une des rares familles locales qui détenaient le quasi-monopole du secteur de l'importation. C'est dire que le commerce est longtemps resté la chasse gardée des grosses fortunes, des familles régnantes de souche arabe auxquelles sont venues se joindre quelques lettrés ou militaires démobilisés. Des privilégiés fréquentant les mondanités, ayant accès aux rouages administratifs qui leur ont ouvert des opportunités pour prendre la suite des colons, des Indiens et des aristocrates dans le commerce avec l'étranger. L'essentiel des importations provenait alors de l'Europe, de l'Inde et, plus tard, de Maurice. Des produits destinés à une clientèle exigeante, qui n'hésitait pas à payer le prix de la qualité. Aux Comores indépendantes, il a fallu attendre les années 90 et le début de la fin des monopoles, pour voir des anonymes investir la cour des grands. Parmi ces nouveaux venus, des fonctionnaires appauvris par un Etat insolvable qui n'assurait plus le paiement régulier de ses agents, et qui avaient trouvé dans ce secteur le moyen d'arrondir leurs fins de mois. Ou au contraire des cadres placés à des postes clés aux douanes ou aux impôts, et qui usaient de leur pouvoir pour s'enrichir d'avantage. Dans les deux cas, l'incompatibilité de leur fonction avec l'exercice d'une activité libérale, les obligeait à mettre en place des stratagèmes pour détourner les circuits classiques qui allaient donner naissance au commerce sous le manteau. La généralisation du pèlerinage à la Mecque a aussi incité certains hadjs à profiter du voyage pour se procurer des marchandises. Repérant l'absence de taxes imposées à ces voyageurs, quelques commerçants se sont d'ailleurs engouffrés dans la brèche.
Mais le "business" de l'importation ne s'est vraiment démocratisé qu'avec la conjonction de différents facteurs : crise économique, lancement de la micro finance, participation croissante des femmes au budget des ménages, multiplication des dessertes aériennes… Le chômage a fait le reste, en poussant des milliers de candidats dans les bras du commerce ambulant et informel. Laissant les produits de base (riz, viande, ciment…) aux importateurs patentés, les novices se sont rués sur le prêt-à-porter, les accessoires et le "bazar" bon marché offerts par les destinations les plus accessibles. Les mères de famille tiennent boutique pour faire bouillir la marmite ; des centaines de garçons arrachent leur droit à la réussite en s'accrochant à leur parasol ou en arpentant les rues. Pour ceux qui parviennent à se le payer, le "voyage d'affaires" représente bien plus qu'un moyen de se procurer des marchandises à bas prix. Récompense, preuve d'émancipation, initiation : "Quand on commence à voyager, c'est un signe de réussite. On sent qu'on fait des affaires", remarque Said Ahmed Tourqui, le directeur de la Meck Moroni, principal organisme de micro-crédit de la capitale, qui rappelle "l'importance du voyage dans la culture comorienne". Pour ceux qui empruntaient les boutres, sortir des Comores était aussi important que ramener des marchandises. Après l'aristocratie des sultanats, l'élite coloniale et la bourgeoisie post-colonisation, les "petits" s'offrent le luxe d'une revanche en voyageant à leur tour. La première sortie prend souvent l'allure d'un voyage initiatique, et, pour les femmes, d'une prise d'indépendance. "Laisser les enfants et le mari, prendre l'avion et aller faire des affaires, c'est quelque chose", souligne Sitty Sagaff, présidente de l'Association des femmes d'affaires comoriennes, qui regroupe essentiellement des importatrices. Si les conditions de cette explosion sont un peu différentes à Maore, la lame de fond est tout aussi importante. Plus que d'une aristocratie peu nombreuse et peu investie dans les affaires, les petits commerçants s'affranchissent des gros fournisseurs, tous d'origine extérieure : la famille Ballou, la Snie d'Ida Nel… A l'offre des grandes surfaces, qui visent principalement à satisfaire les habitudes alimentaires métropolitaines et restent inaccessibles aux petits salaires mahorais 1, ils composent à eux tous un "marché des pauvres" où la qualité importe moins que la certitude d'habiller toute la famille et d'accéder à des produits venus d'ailleurs. L'exemple le plus frappant ? A quelques kilomètres du centre commercial de Hamaha, devenu le temple mahorais de la consommation à l'occidentale, le quartier populaire de Majicavo Bandraju a été surnommé "Dubaï" après l'ouverture d'une myriade de boutiques alimentées par des voyages vers les Emirats arabes. Linge, vaisselle, mobilier, équipement électroménager… Pendant le Ramadan, ce centre commercial qui ne dit pas son nom a même concurrencé le marché de Mamoudzou… (lire ci-contre) Comme dans les autres îles, les femmes sont en première ligne du développement du petit commerce : "La majorité d'entre nous sont des mamans", estime Jean Barège, vice-trésorier de l'Association des commerçants du marché. "Lorsque nous sommes allés en Thaïlande au mois de juillet, sur une centaine de personnes, nous n'étions que dix hommes."
(la suite dans Kashkazi n°68)
2008-09-08 |