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Un jour, Fabienne 1 s'est réveillée la peur au ventre. Peur de perdre l'homme qu'elle aime, qui partage son existence depuis plus de trois ans. Peur de voir la nouvelle vie qu'il lui avait permis d'entamer après un long parcours de galère, lui échapper. Il y a quelques semaines, Fabienne, Française de l'Hexagone établie à Maore depuis plusieurs années, a reçu une convocation orale de la Police aux frontières, lui demandant de se rendre, elle et son conjoint qu'elle souhaite épouser, dans les locaux de la PAF à Dzaoudzi, en vue d'un entretien. Hachim 1, originaire de Ngazidja, vit depuis cinq ans en situation irrégulière sur le sol mahorais… "Il est venu dans un premier temps pour des raisons de santé", affirme Fabienne. "Il avait mal au dos et au ventre. Au bout d'un an il est rentré chez lui, mais comme il n'y avait rien à faire il a repris le kwassa. C'est à cette époque qu'on s'est rencontrés. C'était il y a trois ans et demi."
Officiellement, l'objectif de cette convocation est de vérifier que les deux personnes vivent effectivement ensemble et s'aiment - il s'agit d'une procédure visant à lutter contre les mariages blancs. Mais au téléphone, lorsque Fabienne appelle pour en savoir plus, l'agent à l'autre bout du fil lui fait comprendre que son futur mari ferait bien de prendre ses effets personnels. Au cas où, par un extraordinaire hasard, il se ferait arrêter avant d'être reconduit à la frontière… "J'ai demandé à l'agent de la PAF s'ils allaient l'arrêter si nous venions. Il a dit : 'Il est possible qu'il fasse l'objet d'une reconduite à la frontière'. Je lui ai dit : 'Et si on ne vient pas'. Il a dit : 'Alors on viendra le chercher dès le lendemain'. Il m'a dit aussi que le pénal était plus fort que le civil. Qu'il [Hachim] ne pouvait pas se marier car il est en situation irrégulière. Tout ceci est faux. Il s'agit de menaces pour faire peur aux gens." Selon le directeur de la PAF, M.Carratero, ses agents ont le droit d'arrêter la personne s'ils ont la confirmation qu'il s'agit d'un mariage de complaisance. "Si l'enquête et l'audition confirme le doute, alors la personne n'est pas régularisable et est en situation irrégulière. Nous pouvons effectivement l'arrêter." Problème : le doute doit s'accompagner d'une enquête de voisinage qui, dans le cas de Fabienne et Hachim, n'a visiblement pas eu lieu. Dans leur village, personne chez leurs voisins n'a eu la visite d'agents de la PAF ces derniers temps… "Sinon, ils auraient conclu que c'est un vrai mariage" dit-elle. "Dans notre village, tout le monde nous connaît. On est toujours collés ensemble. On nous appelle 'les amoureux', on nous dit : 'c'est pour quand le bébé ?' Il suffisait d'aller à la Poste ou au commerce du coin pour le vérifier".
Depuis, Hachim se terre dans un lieu qu'elle tient à garder secret. Fabienne, elle, prend des médicaments. Pour tenir le coup. "J'ai dit à l'agent de la PAF que jamais je n'irai dans leurs locaux avec lui. Je ne vais tout de même pas le leur livrer en paquet cadeau ! Je lui ai dit aussi que s'ils le prenaient, de toute façon il reviendrait car sa vie est ici. Mais que si jamais il n'arrivait pas à Mayotte, que son kwassa coulait, jamais je ne m'en remettrais… C'est toute ma vie !" Comme d'autres wazungu en quête d'une seconde chance, Fabienne sortait d'une dépression avant de s'installer à Maore. "Je suis venue ici pour me retaper, et c'est lui qui me l'a permis", dit-elle. "On s'est rencontrés parce qu'on était voisins. Rapidement, je m'y suis attachée. Puis j'en suis tombé amoureuse. J'y croyais plus à l'amour pourtant…" dit-elle, un brin pathétique. "Au bout de six mois, je lui ai proposé de venir vivre chez moi. J'étais méfiante. D'abord parce que je sors de deux divorces. Ensuite parce que je sais que certains hommes comme certaines femmes cherchent des blancs pour les papiers. J'ai été célibataire ici : je sais ce que c'est que les sollicitations. Mais lui, jamais il ne m'en a parlé. Jamais il ne m'a demandé de l'argent. C'est incroyable ici pour un mzungu ! C'est un homme qui a des principes…" Lorsqu'elle parle d'Hachim, la voix de Fabienne tremblote. "Et puis un jour je l'ai demandé en mariage. Je ne pensais pas du tout aux papiers. Lui non plus. Il ne s'en est jamais préoccupé. Des fois il me disait, quand on s'engueulait : 'J'en n'ai rien à foutre de ces papiers !' C'est un gars de la brousse. Il a arrêté l'école en CE2. Il ne comprend pas toujours l'enjeu que ça revêt." Ce n'est que lorsque les deux amoureux se sont rendus à la mairie pour remplir leur dossier de mariage, que la menace s'est précisée. "On nous a dit que notre dossier était complet. Mais on nous a fait remarquer qu'il était possible qu'il soit transmis à la PAF dans le cadre d'une enquête préliminaire. C'est ce qui a été fait." Fabienne s'étonne cependant de la célérité des services de l'état civil à prévenir les forces de l'ordre. "Selon la loi", croit-elle savoir, "c'est d'abord à eux d'organiser des entretiens avec les futurs époux ensemble, puis séparés, au cours desquels ils vérifient si on ne triche pas. Mais là, j'ai essayé plusieurs fois d'obtenir cet entretien, je n'ai jamais réussi à avoir le responsable de l'état civil de la mairie. Il n'a jamais répondu à mes appels téléphoniques. Soit il était absent, soit il était occupé… Il nous connaît, il sait qu'on vit ensemble depuis des années. Le maire aussi nous connaît. Pourtant un jour, j'apprends qu'avant même de nous voir, il nous a dénoncés au Parquet et à la PAF !" Et Fabienne de s'indigner : "Comment la PAF peut-elle juger de l'amour !? Comment même l'état civil peut juger de l'amour !? Qui sont-ils pour avoir ce pouvoir? Si on me dit que la loi n'autorise pas ces mariages, alors j'accepte. Mais la loi les autorise !"
(la suite dans Kashkazi n°68)
2008-09-08 |