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Le colonel Bacar vous souhaite la bienvenue. Dès la salle d'attente de l'aéroport de Ouani, Big Brother vous regarde du haut de son portrait présidentiel. Il se nomme Mohamed Bacar ; est partout et nulle part. "On ne le voit jamais, il ne sort que rarement de son palais présidentiel ou de chez lui à Barakani, mais tout le monde le craint", dit un habitant de la medina, à Mutsamudu. Absent physiquement, et pourtant omniprésent. Aux murs, où des slogans anti-Sambi et à la gloire de "l'homme fort" sont régulièrement tagués. Dans le poste, où Radio Télévision Anjouan (RTA) inculque chaque soir la bonne pensée. Dans les esprits surtout, marqués à l'encre indélébile des récits de personnes arrêtées en pleine nuit, torturées puis libérées. A l'air "libre", c'est le silence. Aucun décret n'a été publié à cet effet, mais les Anjouanais l'ont bien compris : parler de politique revient à suspendre son destin à un fil. A une rafle. "Personne n'ose plus parler", confie dans la rue un ancien fonctionnaire licencié car pro-Sambi, avant de filer. Le travail du journaliste s'apparente ici à celui d'un espion : rendez-vous à la nuit tombée, si possible dans les quartiers où les délestages d'électricité sont prévus ; discussions à voix basse dans des chambres éloignées de la rue ; messages écrits transmis par des intermédiaires aux fugitifs. Dans les rues des principales villes de l'île, aucun geste n'est laissé au hasard. Les places publiques sont désertées. Les murets qui, habituellement, servaient de planches aux interminables palabres, ont été pour certains enduits d'huile de moteur, leurs propriétaires ne voulant pas prendre le risque d'être accusés d'organiser des réunions politiques. A Domoni, un homme qui en avait assez d'entendre des partisans de Bacar critiquer Sambi, a cassé la marche qui leur servait de banc. Il a été passé à tabac… Seul le foyer, à condition de parler à voix basse, permet aux Anjouanais de conserver un semblant de libre-arbitre. Le régime Bacar n'a pas les moyens d'installer dans chaque maison les télécrans imaginés en son temps par Big Brother, qui permettaient à la police de la Pensée d'entendre et de voir ce qui se faisait dans chaque pièce. La référence au despote imaginaire de l'ouvrage de George Orwell, 1984 1, n'est pas exagérée. Dans son roman écrit en 1949, l'auteur britannique décrit un régime de type totalitaire fortement inspiré à la fois du stalinisme et de certains éléments du nazisme. La liberté d'expression en tant que telle n'existe plus. Toutes les pensées sont minutieusement surveillées, et d'immenses affiches trônent dans les rues, indiquant à tous que "Big Brother vous regarde". Pour avoir plein pouvoir sur les familles, les enfants sont endoctrinés très jeunes. On les encourage à dénoncer leurs parents au moindre symptôme de "manque d'orthodoxie". Les suspects sont alors enlevés dans la plus grande discrétion, torturés, et libérés une fois que leur cerveau a été lavé. Rien de tout cela à Ndzuani ? Voire… Il ne s'agit que d'une rumeur certainement fausse, mais dans les rues de Mutsamudu et de Sima, on croit dur comme fer que le régime paye des gamins à écouter les quelques adultes qui discutent encore sur les places publiques, et à rapporter leurs propos. Lubie populaire qui en dit cependant long sur le sentiment de terreur partagé par la majorité de la population. Comme dans 1984, "on ne fait confiance à personne", se désole un journaliste. "Même avec les amis les plus proches, on ne parle plus politique", dit-il. Un autre journaliste, Kamal Ali Yahoudha, recherché depuis trois mois par la gendarmerie et dont la tête a été mise à prix (lire page suivante), avoue n'avoir dévoilé le lieu de sa cachette à personne. Ni à sa mère, ni à sa femme, ni à ses amis. "Le seul qui sait où je me cache, c'est mon meilleur ami, qui est avec moi. Au début il était chez lui, mais c'était risqué pour lui. Je lui ai dit de me rejoindre". Quant à sa femme, "je ne veux pas qu'elle sache. C'est trop risqué. Elle pourrait prendre peur si dans la rue, elle entend des gens dire où je suis. Sa réaction pourrait la trahir." L'on ne sait plus qui est pour, qui est contre. Qui se taira, qui parlera. "Certains sont anti-Bacar, on le sait, mais pour se faire bien voir, il peuvent tout aussi bien vous dénoncer" affirme un fonctionnaire du Trésor. (…) (La suite dans Kashkazi n°70)
2008-05-12 |