|
Le calme du crépuscule n'est déchiré que par de longs cris, ce soir-là à la maternité de l'hôpital El-Maarouf, à Moroni. La jeune femme qui lance ses invectives délirantes à la ronde n'en est pourtant qu'au début des contractions. Ses compagnes de chambre - deux salles qui communiquent accueillent les six tables d'accouchement, les femmes en travail et la pouponnière- ne disent rien. Les sages-femmes s'activent, indifférentes. "Celle-ci n'est qu'en début de travail, mais c'est son premier enfant", expliquent-elles. "Les femmes manquent d'informations" ajoute Fatima Ali Mohamed, qui travaille à la maternité depuis 1994. "Il n'y a pas de centre d'information et d'éducation pour le couple. Comment l'accouchement se déroule, comment tu vas te sentir… nous essayons de leur expliquer, mais c'est insuffisant. Dès les premières contractions, il y en a qui poussent des cris, qui se déperfusent, qui se blessent avec leurs dents… on est parfois obligées d'appeler un vigile !" "Les primipares1 sont affolées", confirme Ramlata, secrétaire générale de l'Association des sages-femmes des Comores. "C'est dû au stress. Elles ne sont pas bien préparées." Pour la major du service, Batouli Jaffar, le comportement du personnel n'est pas étranger à la panique des parturientes. "Certaines disent aux femmes : ‘C'est toi qui l'a voulu cet enfant, pourquoi tu cries?’ Quand l'accueil a été mauvais, les femmes se réfugient dans les djinns. C'est pour elles une façon d'éviter les discussions avec les sages-femmes. Mais quand je leur demande : qu'est-ce qui ne va pas, on t'a grondée? Elles s'emportent, me racontent ce qu'elles ont subi et laissent tomber les djinns." Ramlata avoue de son côté que "certaines d'entre nous déconnent. Quand la femme vient, il faut la rassurer : ‘Je m'appelle Untelle, je suis de tel village, tu es avec nous, nous sommes tes sœurs…’ Mais toutes les sages-femmes ne le font pas." Il faut dire qu'il y a un monde entre la manière dont les enfants naissaient traditionnellement, et l'accouchement en milieu hospitalier. Les femmes sur le point de donner la vie avaient coutume de voir graviter autour d'elles toute une foule aux petits soins et préoccupée uniquement de leur réussite. La matrone que l'on envoyait chercher était choisie avec prudence : s'il ne s'agissait pas d'une parente, il fallait au moins qu'elle soit réputée pour son bon cœur, et dans de bonnes dispositions à l'égard de la famille. Aux premières douleurs, la cour s'emplissait de voisines qui aidaient par leur chant la parturiente à supporter la souffrance. Elles appelaient la bénédiction d'Allah sur leur amie qu'elles comparaient souvent au pêcheur parti au large, luttant au milieu du mauvais temps… Elles s'efforçaient de couvrir ses cris et de lui faire répéter les noms du prophète et de ses compagnons. (…) (La suite dans Kashkazi n°70)
2008-05-13 |