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La scène est comique et ne manque pas de faire sourire dans l'assemblée. Au milieu de la petite salle de B-Lumière, la station BLU 1 située dans le quartier Chitsangani à Mutsamudu, une vieille dame éclairée par le seul néon de la pièce se sert du micro de la radio comme d'un téléphone. Quand elle parle, elle oublie d'appuyer sur le bouton -indispensable manœuvre pour se faire entendre auprès de son interlocuteur. Quand c'est son correspondant qui cause à l'autre bout de l'archipel dans un brouhaha de grésillements, elle colle maladroitement le micro à son oreille. Comme pour mieux entendre. Mohamed 2, le responsable de B-Lumière, prend les choses en main. Il appuie sur le bouton quand elle parle et lui indique que le son ne vient pas du micro alors que la demi-douzaine de clients attend son tour, hilare devant cette scène. Quelques minutes plus tard, les visages se sont décomposés. Certains de ceux qui attendaient leur tour impatiemment se sont éloignés de la radio. D'autres sont allés s'asseoir sur les bancs accolés aux murs de la maison, dehors. Les regards s'évitent. Un homme récemment expulsé de Maore par les autorités, venu demander à son amie restée dans l'île sous administration française de lui envoyer de l'argent pour prendre le kwassa et la rejoindre, apprend qu'elle le largue et ne lui fournira pas la somme. Tout le monde a entendu : le casque de la station ne fonctionne pas. Le silence s'impose tandis que le jeune homme retient difficilement ses larmes. La nuit est déjà tombée sur Ndzuani. Il est temps de fermer les portes de B-Lumière. Demain sera un autre jour… Patienter dans une station BLU, c'est observer le monde des sans-grades ; découvrir les difficultés du quotidien des Comoriens ; sonder la situation économique du pays ; apprivoiser les distances de l'archipel, minuscules aux yeux d'un géographe, immenses pour un paysan qui n'a jamais quitté son île -voire sa région. Ici, un billet de 500 fc (1 euro) n'est pas quantité négligeable ; quelques minutes de dialogue avec un frère, une mère, un mari, ne sont pas un luxe. Ici (re)vivent les Comoriens "d'en bas", ceux qui comptent sur la fille partie tenter sa chance à Maore pour leur envoyer quelques sous et espèrent entendre quelques minutes la voix d'un fils "exilé" à Moroni. Voilà pour le romantisme. Le reste n'est que business… Cela fait dix ans que Mohamed a entrepris de relier par la radio les habitants de l'archipel. "C'était en 1997", dit-il. "Avec la crise politique, les gens ne pouvaient plus appeler leur famille ou envoyer de l'argent car il n'y avait plus d'avions. Avec des amis on a acheté une radio BLU pour permettre aux gens de communiquer avec les trois autres îles. J'ai appris à m'en servir en lisant les livres de marin." Après des débuts cahin-caha, le business a bien tourné. Au fil des années, Mohamed et ses deux associés se sont constitués un réseau de correspondants dans l'archipel. Les clients viennent chez lui pour avoir des nouvelles mais surtout pour effectuer des transactions financières. "Cela va de 500 fc [1 euro, ndlr] à 50.000 fc [100 euros, ndlr]" affirme-t-il. Parfois, ceux qui espèrent reprendre un kwassa appellent à Maore pour se faire envoyer 200 à 300 euros. Lui prend une commission de 10% en plus des 2.000 fc (4 euros) du coût de la communication. Une affaire rentable -il y a actuellement 41 BLU recensés dans l'île, dont quatre dans la capitale-, qui l'est plus encore depuis quelques semaines : lorsque la ligne téléphonique a été coupée à Ndzuani début février 3, les BLU sont devenus le seul moyen de communication avec le reste du monde. "C'est vrai qu'on a beaucoup plus de clients depuis un mois", reconnaît Mohamed. "Avant, on pouvait en avoir 5 ou 6 par jour, aujourd'hui c'est plus de 20". Dans la cour qui sert de salle d'attente, les va-et-vient se multiplient. On demande de l'argent, des nouvelles. On passe des messages. Une seule règle : "C'est interdit de parler politique" jure Mohamed. "Certains essayent mais on les coupe tout de suite." (…)
(La suite dans Kashkazi n°70)
2008-05-10 |