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Tout le monde est là ce vendredi 4 avril, sur le parking du Conseil général. Le préfet certes, ainsi que le sénateur Ibrahim Soibahaddine et la plupart des caciques de la nouvelle majorité - ces jeunes de 40 ans qui se sont accaparé le pouvoir politique depuis la retraite des vieux "baobabs". Rien que de très habituel… Mais à côté des "costard-cravate", l'on trouve un public moins familier : le président du CRCMM (Conseil régional du culte musulman de Mayotte) Zoubert Adinani, le Grand cadi Mohamed Hachim, et surtout une flopée de notables plus habitués aux daïra des confréries et aux assemblées villageoises -bref, à la vie mahoraise telle que l'administration l'ignore-, qu'aux fastes des cérémonies républicaines. Ce jour-là, ces derniers attirent autant -sinon plus- le regard des spectateurs que les différentes étapes de ce qui les a tous réunit : l'investiture du nouveau président du Conseil général, Ahmed Attoumani Douchina. Celle-ci n'est cependant pas dénuée d'intérêt. Les communicants du nouveau président n'avaient pas manqué, la veille, d'attirer l'attention des médias sur la spécificité de cette "intronisation". Il était question de retour aux traditions telles qu'elles étaient perpétuées avant la colonisation, quand Maore comptait encore des rois. Après un manzara, marche rythmée par le récit de certains versets du Coran et fermée par les femmes, le président, vêtu à la comorienne et protégé du soleil par un parapluie, s'installe à la tribune d'honneur ce vendredi après-midi. A la baguette : Ali Saïd Attoumani, certes responsable de la Direction de la culture au sein de l'administration départementale, mais surtout "gardien" du temple des traditions locales. C'est lui qui a imaginé depuis son bureau situé dans l'ancienne résidence du gouverneur, à Dzaoudzi, cette cérémonie. "Ahmed Attoumani Douchina est le premier homme politique depuis 150 ans -depuis que la France est présente à Mayotte- à disposer des pleins pouvoirs, à ne pas être sous la coupe du gouverneur ou du préfet. L'idée était donc de marquer l'événement en nous inspirant des cérémonies d'intronisation des rois de Mayotte", dira-t-il quelques jours plus tard. "Dans le rituel de l'intronisation, l'homme destiné à être investi est recouvert d'un tissu de soie", note Sophie Blanchy dans un article consacré au “rituel d'intronisation des souverains de Mayotte” 1, "alors que Kolo Nahuda [celui qui dirige le rituel dont il assume la partie religieuse, ndlr] prononce le serment". Un troisième personnage, le waziri, est chargé quant à lui de "faire allégeance (…) sans doute au nom de tout Mayotte", devant une foule d'assistants qui doit être "le peuple". Conformément à la coutume donc, le président devenu l'instant de quelques minutes un roi, laisse une autre personne -en l'occurrence le grand cadi Mohamed Hachim- lancer la fatiha d'imploration et de demande d'exaucement des vœux. Appelée également duwa, la prière précède la remise au nouveau "régnant" des insignes du pouvoir : une écharpe de soie et la canne de commandement. Quant au waziri chargé de lui faire allégeance au nom du peuple de Maore, nul doute qu'il s'agit de Zoubert Adinani, dignitaire religieux mais aussi leader politique (il préside le MDM) devenu, depuis les dernières élections, le grand patron de la politique locale -c'est lui qui a décidé de placer à la présidence de la collectivité Ahmed Attoumani Douchina à l'issue du second tour2. Ainsi tout s'assemble dans un jeu de rôle d'autant plus troublant que Zoubert Adinani est l'héritier d'une grande famille de Tsingoni, l'ancienne capitale de l'île à laquelle, rapporte Sophie Blanchy, "revenaient les meilleurs morceaux de viande"… Dans ce contexte, rien d'étonnant à ce que le "roi", dans son discours, mette l'accent, ce jour-là, sur l'importance de la religion et des coutumes. Certes, Ahmed Attoumani Douchina réitère, en présence d'un préfet quelque peu désarçonné, l'attachement des Mahorais à la France. "Au moment de recevoir sur mes épaules l'échappe en soi et le bankora qui symbolisent le myla na tsy, à savoir la coutume mahoraise, je souhaite tout d'abord vous exprimer ma fierté d'être un citoyen de la République Française", lance-t-il à la tribune. "Pour nous Mahorais, être français, ce n'est pas un vain mot, ni uniquement une question de passeport, c'est avant tout le sentiment d'appartenir à une grande nation, c'est la volonté de vouloir vivre ensemble qui n'a jamais été démentie." Mais il en vient rapidement à ce pour quoi les notables sont venus. Le département ? Non : la survivance des traditions mahoraises dans ce nouveau statut "assimilateur" : "Le 18 avril prochain", proclame-t-il, "notre assemblée adoptera la résolution tendant à ériger notre collectivité en département. Le statut de département français n'est pas contraire à la religion musulmane ni à la pratique de nos coutumes. L'état de la personne subsiste indépendamment de l'organisation administrative d'un territoire. Nos coutumes sont régies par des ouvrages de doctrine et de pratique tels que le Minhadj atwalibin, le Futuhu el-Karib et le Mongouni ainsi que le commentaire de l'imam Shaffii. Ces sources, reconnues par les lois de la République, ont été aménagées et interprétées par le Tribunal Supérieur d'Appel en fonction des nécessités des temps actuels (…). Nos coutumes africaines, malayo polynésiennes, arabo shirazies ou françaises façonnent le statut personnel prévu et garanti par la Constitution." Et de poursuivre, tel un médiateur lançant un message à deux ennemis -le préfet et les notables ?- : "Nous ne renoncerons pas à notre identité culturelle ni au statut de département français. Sortons de ces débats idéologiques et rappelons qu'il est question de mettre à niveau les conditions de vie de nos concitoyen en matière économique et sociale". (la suite dans Kashkazi n°72)
2008-09-08 |