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A n'en pas douter, cet homme est un monstre. Lui là, oui, lui ! comme le désigne M. Rognoni du doigt et avec tout le mépris que ce geste manifeste. Le regard noir, ulcéré comme savent le devenir les procureurs en plein réquisitoire, debout sur l'estrade, le représentant du Ministère public nous assure ce 28 mai dans la salle d'audience du tribunal de Mamoudzou qu'Ali Ahamadi -lui !- est l'un de ces meurtriers à vite éloigner de toute vie collective. De ceux qui profitent de la misère humaine pour s'enrichir… De ceux dont les procès en assises révèlent bien souvent des personnalités contrastées, heurtées, meurtries. Mais nous ne sommes pas en assises. Il ne s'agit que de l'une des innombrables audiences correctionnelles qui, au fil des semaines à Maore, enchaînent les affaires de vols, violences avec armes et constructions illicites au rythme des ouvriers qui travaillent à la chaîne. Ce matin-là, entre une affaire de vol justement, et une autre de rixe féminine, lui !, "cet homme-là !", comparaît pour une affaire bien plus complexe. Il s'agit ni plus ni moins d'"un passeur professionnel" assure le procureur, "responsable" de la mort de 17 personnes et de la disparition de 19 autres. C'était le 13 août 2007… L'affaire avait fait grand bruit à l'époque. Les médias français, en manque d'actualité, en avaient même fait leur une. Le 13 août 2007 à l'aube, alors qu'il s'apprêtait à accoster sur la plage de Moya, un kwassa qui était parti douze heures plus tôt de Bambao Mtsanga à Ndzuani, était renversé par deux grosses vagues. Le bilan de ce naufrage est l'un des plus lourds recensés ces dernières années. Ce jour-là, 17 personnes sont mortes -dont un bébé et un enfant de 8 ans-, et 19 autres ont été portées disparues. La plupart étaient originaires de Ngazidja. Seuls six rescapés connus -l'embarcation comptait officiellement 42 passagers- avaient pu regagner la terre ferme. Parti le 12 août en début d'après-midi de Bambao, ce kwassa était chargé à plein. En septembre dernier, l'un des rescapés racontait ainsi la traversée. "Je me souviens d'un bébé de trois mois, et de trois enfants de 7, 8 et 9 ans environ. Avant le départ, j'ai dit au passeur que nous étions trop nombreux, mais des femmes m'ont dit de me taire ; il fallait partir, elles étaient pressées. La météo était bonne. La mer aussi. La traversée a duré toute la nuit. Mais quand on est arrivés au large de la Petite Terre, il y a eu de grosses vagues. L'une d'elles est tombée directement dans le bateau qui s'est renversé. D'autres vagues nous ont tous séparés. J'ai entendu des cris dans l'eau. J'ai nagé. Puis j'ai trouvé un jerrican sur lequel je me suis appuyé. " "Le ciel commençait à s'éclaircir quand deux vagues, l'une par l'arrière, l'autre par l'avant, ont fait se retourner la barque. Nous sommes tous tombés à l'eau. Nous n'étions pas loin de la terre, à cent mètre environ, mais le courant nous entraînait vers le large", expliquait Ali Ahamadi -lui !- quelques jours plus tard aux enquêteurs. Arrêté le 20 août par les autorités françaises, ce dernier était selon la Justice l'un des deux pilotes de la barque. Pour le procureur de la République, il ne fait aucun doute que l'homme est responsable de ce naufrage. Multi-récidiviste -il avait déjà été condamné en tant que passeur en février et octobre 2006, chaque fois à un an de prison 2-, Ali Ahamadi est décrit par M. Rognoni comme "un passeur professionnel". "En janvier 2006, il est condamné à de la prison. Mais dès sa sortie, il recommence, est arrêté et est à nouveau condamné. Et en 2007, quand il sort à nouveau de prison, que fait-il à son retour à Anjouan ? Il recommence !" vitupère le représentant du Parquet, qui ne voit dans cette boulimie de traversées qu'un vulgaire appât du gain. "Pourquoi? Parce que ça rapporte de passer, entre 250 et 400 euros !" (la suite dans Kashkazi n°73)
2008-11-19 |