LES ANNIVERSAIRES N’ONT PAS MANQUÉ en ce mois de mars 2007. Celui dont nous parlions dans notre précedente édition : les 29 ans du soulèvement des lycéens de Moroni contre l’administration coloniale, en mars 1968. Ceux que nous évoquons dans ce numéro : il y a 30 ans, le Karthala déversait une monumentale coulée de lave qui détruisait le village de Singani ; il y a 60 ans, l’insurrection malgache était réprimée dans le sang par la France, qui n’avait alors pas encore accepté de donner à ses protectorats et colonies leur liberté -l’a-t-elle un jour accepté ? Il y a ceux enfin dont nous ne parlons pas dans cette édition, mais dont les retombées sont plus universelles encore : l’indépendance du Ghana, première colonie d’Afrique noire à gagner sa liberté, en mars 1957, grâce notamment à son leader, l’un des chantres du panafricanisme, Kwame Nkrumah ; et la naissance de la Communauté économique européenne (ancêtre de l’Union européenne), le 25 mars 1957, quand à Rome, l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg, l’Italie, les Pays-Bas et la France ont décidé de se donner les moyens de vivre ensemble. Il est d’ailleurs saisissant qu’à quelques jours d’intervalle, un pays se libérait du joug colonial, tandis que six autres décidaient de vivre en commun.
POURQUOI RAPPELER TOUT ÇA ? Voici plus d’un an, nous évoquions déjà les massacres de la France à Madagascar, en 1947 (Kashkazi n°2). A l’époque, certains hommes politiques mahorais qui, n’acceptant aucune critique envers un pays qu’ils souhaitent tant rejoindre, qu’ils sont prêts à ignorer tous ses travers, nous avaient reproché d’évoquer ces événements dramatiques. Nous prêchions la haine envers la France, disaient-ils. Parce que nous osions rappeler des faits passés -dont aucun historien ne nie la réalité- peu glorieux, nous avions forcément pour ambition de délégitimer. Parce que nous faisions de l’histoire sans relayer le discours officiel - celui-là même qui fait de Napoléon un héros national quand le reste de l’Europe, dont justement on vient de célébrer la naissance, le perçoit comme l’un des pires hommes d’Etat de l’ère moderne-, nous ambitionnions de nuire. Aun pays, un peuple. De même, lorsque nous avons abordé des sujets tels que l’esclavage dans l’archipel, certains se sont sentis agressés. Pourquoi soulever à nouveau ces questions ? Ils veulent dresser les uns contre les autres ! pouvait-on entendre. Pourquoi rappeler que mes ancêtres ont été les maîtres des ancêtres de mon voisin ? Parce que c’est l’histoire, tout simplement, et qu’il ne s’agit pas de la sélectionner comme on zappe devant la télé. L’histoire est un tout, ne prendre que ce qui nous semble recevable, c’est s’aliéner une partie de son être, c’est vouer la vie en communauté à l’échec. Car derrière l’Histoire, il y a les histoires, celles qui se transmettent de pères en fils, et qui créent des liens... ou des rancoeurs. Parler du passé dans cet archipel revient souvent à déranger. On préfère oublier plutôt que de garder une rancune mal venue dans de si petits territoires. C’est pourtant indispensable... Car qui ne connaît pas son passé peut sombrer dans les pires travers. La France en sait quelque chose, elle qui se trouve confrontée depuis une décennie aux fruits de son passé, ceux que les médias appellent si facilement “les descendants d’immigés”. Deuxième, troisième génération. En tentant d’oublier son passé colonial, la France, pays des “droits de l’Homme” comme aiment à rappeler ses ardents défenseurs -les autres ne le sont pas ?- a refusé de regarder son histoire en face. Parce qu’une partie de son passé fait de sang et d’humiliations n’est pas valorisante, elle a choisi de la mettre de côté, en espérant qu’un coup de vent l’entraînerait dans les caniveaux de l’oubli. Aujourd’hui, elle en paye les pots cassés. Les Noirs -Antillais ou Africainset les Arabes, veulent connaître leur histoire.
Déboussolés par un monde dont ils ne voient aucun débouché, ils se retournent vers leur passé pour comprendre ce qu’ils font là. Et lorsqu’ils apprenent que leurs ancêtres n’étaient pas des Gaulois mais des hommes et des femmes exploités, esclavagisés pour certains, torturés pour d’autres -bref, tout ce qu’on ne leur apprend pas à l’école de la République sensée délivrer ses pages d’Histoire-, ils ne comprennent plus. Ils veulent savoir, mais on leur refuse la vérité. Alors ils s’énervent, ne respectent plus l’autorité qui leur ment. Contrairement aux arguments des opposants à ce qu’ils appellent la “repentance” -ce que nous appelons nous tout simplement l’Histoire-, l’Etat n’est pas en péril lorsqu’il accepte de critiquer son passé. Au contraire.
“Les oubliés de l’histoire nationale exigent que leur existence soit inscrite dans le récit national et à ne pas les écouter on prend le risque de voir tous les révisionnismes, toutes les manipulations, toutes les fausses repeentances s’épanouir.”, remarquent les historiens Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergès (1). La nature a horreur du vide ; l’homme aussi. Si l’on ne dit pas ce qu’il s’est passé, d’autres s’en chargeront... “Ce n’est pas une demande culturaliste”, poursuivent nos historiens, “mais une demande politique de réparation historique qui est nécessaire : ces histoires, esclavage et colonisation, ne sont pas des chapitres marginaux dans l’histoire de France, ils sont consqtitutifs de cette histoire.” Refuser d’entendre le désir de vérité des jeunes “issus de l’immigration”, “c’est encourager l’arrogance”.
QUI SAIT EN FRANCE QU’HAÏTI a été la première colonie française à gagner son indépendance, dès le début du XIXème siècle ? Qui connaît les crimes de l’administration coloniale française au Cameroun en 1955 ; à Madagascar en 1947 ? Une minorité. Pourquoi rappeler tout ça ? Parce qu’il le faut, tout simplement. Pas pour le plaisir de remémorer des souvenirs douloureux -pour les deux parties la plupart du temps. Pas pour “vendre”. Ni même pour remplir. Non. Nous pensons qu’il faut parler du passé pour éviter d’en arriver aux pires des situations, celles où une partie de la population se sent trahie par sa propre nation, car elle lui a caché la vérité. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, l’Allemagne post-nazi aurait dû s’écrouler. Quel pays aurait pu supporter un tel passif ? Pourtant, elle s’est relevée très rapidement. Certes, des facteurs externes l’y ont aidée, mais le procès de Nuremberg, où furent jugés les dirigeants du nazisme dès 1945, et un travail de mémoire quasi immédiat, ont permis au peuple allemand de regarder en face son passé ; et ainsi de l’assumer pleinement. En France, c’est l’inverse qui s’est passé au lendemain de la fin de l’empire colonial. Les autorités ont fermé les portes de la mémoire, pensant qu’elles ne s’ouvriraient plus jamais.
DANS LA RÉGION, CETTE PROBLÉMATIQUE s’est également posée. Certains pays ont réussi à la dépasser. La Réunion et Maurice connaissent aujourd’hui une bonne partie de leur histoire, ce qui permet aux générations actuelles de l’accepter, et de s’accepter. Chose pas facile dans deux îles dont la constitution même renvoie à la Traite négrière. A Madagascar, il a fallu 20 ans pour que la répression de 1947 soit enfin considérée. Mais aujourd’hui encore, des pans de cette histoire restent flous. Certains refusent ainsi de regarder ce passé où des Malgaches ont tué d’autres Malgaches, où des résistants se sont affrontés à des collaborateurs. Dans l’archipel, celui que nous qualifiions “de l’oubli” il y a quelques mois, deux facteurs jouent en défaveur de la recherche historique. Un facteur culturel, qui consiste à déconsidérer le passé, voire l’effacer quand il ne valorise pas telle personnalité, telle ascendance familiale, tel clan politique ou religieux. Pourquoi regarder en arrière ? Pourquoi réveiller les vieux démons ? L’île est trop petite, l’archipel trop étroit, pour se permettre un tel luxe... Un facteur politique aussi. Le séparatisme mahorais puis anjouanais ont joué du manque de savoir historique pour développer des thèses sur les divergences entre les gens des quatre îles, qui seraient plus importantes que les ressemblances. Maore subit particulièrement cette situation, où l’on apprend aux jeunes générations qu’elles n’ont rien à voir avec les Comoriens, que leurs ancêtres, depuis toujours, les craignent, que la France a été accueillie à bras ouverts en 1841. Tant qu’il n’y aura pas de véritable travail scientifique, ces assertions seront aussi acceptables que d’autres. Tant que les historiens ne se seront pas penchés sur la période essentielle des années 60-70, les arguments des sécessionistes basés sur des témoignages et des légendes -ainsi que sur des vérités, également-, seront aussi recevables que ceux de leurs opposants. (2)
De même, tant que l’histoire enseignée aux enfants de Maore, mais aussi des Comores indépendantes, ne sera pas essentiellement celle de leurs ancêtres, mais celle comme c’est le cas actuellement d’un continent lointain, la marche de la société sera handicapée.
Il ne s’agit pas de considérer l’histoire pour ressasser et réveiller les haines ancestrales. Il s’agit de travailler et démocratiser l’histoire pour avancer, justement, en connaissance de cause, et éviter que ne se réveillent -ou ne soient créées de toutes pièces-, des rancoeurs qui, en d’autres contrées, ont abouti à des massacres.
(1) La République coloniale, N. Bancel, P. Blanchard, F. Vergès, Albin Michel, 2003
(2) Notons à ce sujet la réalisation par les Archives départementales de Maore d’une brochure pédagogiques destinée aux collégiens et lycéens, sur l’histoire du rattachement de Maore à la France (1841-43).