Il faut accorder au président français une activité débordante. Peut-on imaginer qu'il ne s'agit là que d'une tactique déjà maintes fois éprouvée par le passé, consistant à faire croire -grâce notamment à des médias demandeurs de ce type d'omniprésence - ce qui n'est pas ? Autrement dit : et si ce raz-de-marée visuel ne visait qu'à cacher une incapacité à se démarquer, sur le fond, de ses prédécesseurs ? Car que dit la propagande sarkozyste depuis plusieurs mois ? Que Nicolas Sarkozy est l'homme du changement, de la rupture -tranquille, comprenne qui pourra. En somme, qu'une nouvelle ère s'est ouverte avec sa victoire en mai dernier. Passées les premières semaines de son mandat, cette image méticuleusement travaillée ne résiste toutefois pas à l'analyse de sa politique. Son voyage en Afrique, en juillet dernier, est en ce sens édifiant.
Que disait le candidat Sarkozy, avant son élection ? Qu'il était de son devoir de "chasser les vieux démons", de "créer les conditions de relations adultes, responsables et décomplexées" afin de "s'épanouir en pleine lumière, sous le regard de tous" 1 (comprendre : contrairement à l'obscurantisme de ces 50 dernières années). Mieux : à croire le candidat "du changement", il fallait en finir avec "les émissaires officieux" et ces réseaux "qui ont fait tant de mal par le passé" 1 ; de même, la diplomatie soutenant les dictateurs, de Bongo à Eyadema en passant par Mobutu, Bokassa et Ahidjo, vivait ses derniers jours ("Nous ne devons plus accepter que l'aide au développement puisse devenir une prime à la mauvaise gouvernance et aux régimes prédateurs.") S'il n'a pas cité le (gros) mot, tout le monde a compris qu'il s'agissait de mettre fin une bonne fois pour toute à la Françafrique chère à ses prédécesseurs. Enfin ! pouvaient s'écrier les Africains, à commencer par ceux que l'on englobe on ne sait trop pourquoi dans l'ensemble "francophone" 2. Enfin un président qui non seulement affirme qu'il va en finir avec ce système qui n'a fait que poursuivre l'exploitation coloniale sous une forme plus hypocrite, mais qui, en plus, le reconnaît implicitement !
Sauf qu'à y regarder de plus près, avant même sa victoire, la nouvelle donne africaine de Sarkozy fleurait l'arnaque à plein nez 3. Que disait-il en effet, dans ces mêmes discours au cours desquels il dénonçait à demi-mot la Françafrique ? Que ses inspirateurs en la matière seraient le "de Gaulle visionnaire [qui a su] comprendre les aspirations de l'Afrique à l'autonomie puis l'indépendance" et le Mitterrand du "discours de la Baule", lorsqu'il exigea la démocratie à ces autocrates qu'il avait soutenu auparavant.
Reprenons : le “de Gaulle visionnaire” dont il parle est justement celui par qui naquit la Françafrique, celui qui eut l'idée "de génie" de donner aux Africains leur indépendance tout en leur imposant des pantins acquis à sa cause en guise de chefs d'Etat, parce que les enjeux économiques -et la fierté patriotique du “grand Charles”, fidèle à l’Empire- étaient trop forts pour se permettre une telle "amputation". Les Ahidjo, Bokassa, Bongo, Eyadema, "ces caricatures des caricatures", comme les appelait Mongo Beti, placés et soutenus militairement par la France, firent alors "ce que les administrateurs coloniaux, les planteurs blancs, les entrepreneurs sans capitaux, rêvaient sous la IVème République, mais ne purent réaliser, bridés qu'ils étaient par l'opinion publique de la ‘métropole’"4.
"L'indépendance", poursuit l'écrivain camerounais, "a supprimé le contrôle du Parlement français et de l'opinion française, mais non le personnel colonial, maintenu sur place sous des appellations nouvelles, ni l'appareil économique colonial (...)." Alors que l’on comptait 7.000 administrateurs coloniaux au sud du Sahara en 1956, on dénombrait en 1964, après les indépendances, 8.500 coopérants et 2.500 assistants militaires...5 “Sous le porche de l’Eglise de la coopération, la France reste africaine et l’Afrique française”, ironisait en 1969 l’écrivain malien Yambo Ouologem. C'est donc du de Gaulle qui créa ce système symbolisé par Jacques Foccart, que Sarkozy veut s'inspirer.
Et que dire de Mitterrand, dont le parcours africain rappelle celui de Sarkozy ? Comme l'actuel président, le leader "socialiste" promettait des lendemains qui chantent au continent. Finies les années Giscard, celui-là même qui accepta par poignées les diamants de Bokassa quand le peuple centrafricain mourait de misère ! se disait-on. N'est-ce pas Mitterrand qui, au milieu des années 80, proclama, à Mexico, ce discours provocateur vis-à-vis de l'impérialisme US, qui n'en finissait pas d'intervenir chez ses voisins (Chili, Argentine, Nicaragua…) ? "Appliquons à tous les mêmes règles, le même droit : non-ingérence, libre-détermination des peuples, solutions pacifiques des conflits, nouvel ordre international (…) En droit international, la non-assistance aux peuples en danger n'est pas encore un délit. Mais c'est une faute morale et politique (…)"
Oui mais voilà : ce message ne s'adressait pas aux Africains. Ce message était bon pour les Sud-américains, les Asiatiques, les Européens de l'Est. Les chefs d'Etat africains étaient eux exempts de ce type de considérations. Les Bongo, Eyadéma, Habré pouvaient poursuivre leur politique de parti unique, même après le discours de La Baule qui ne changea les règles du jeu qu’en façade. On ne touche pas au pré-carré français, que l'on soit gaulliste, centriste ou socialiste. Mobutu l’avait bien compris, lui que Mitterrand invita en grande pompe à l'Elysée quelques mois après ce discours de Mexico. Mobutu, l'homme qui possédait l'équivalent du budget de son pays (4 à 6 milliards de dollars selon les autorités helvétiques) dans ses comptes en banques suisses…
Tandis que Washington effectuait sur “son” continent ses basses besognes, Paris poursuivait sur “son” continent sa politique cynique qui visait à faire croire que "oui messieurs-dames, l'Afrique est libre et nous n'y exerçons aucune forme de domination". Et ce n'est pas Chirac, lui qui aimait tant l'Afrique et ses arts qu'il en conçut un musée dans lequel sont exposées les œuvres spoliées durant la colonisation, qui changea la donne. “L'ami des Africains” comme le répète sa propagande, était surtout celui de ces mêmes chefs d'Etat : Bongo, Biya (le successeur d'Ahidjo), Eyadema. Eyadema oui, celui qui, lorsqu'il mourut en 2004 après 38 années de dictature digne du plus rigide des régimes soviétiques, reçut cette offrande post-mortem de Chirac : "Avec lui disparaît un ami de la France qui était pour moi un ami personnel (…) Je suis certain que l'Afrique ressent cruellement la perte de celui qui, depuis tant d'années, consacrait ses efforts à la coopération régionale, à la médiation et à la recherche de la paix."
Mais avec Sarkozy, tout allait changer. C’est du moins ce que l’on voulait nous faire croire, jusqu’à son premier voyage au sud du Sahara, en juillet. Là, tout le monde s'est souvenu que les plus fidèles amis du président sont aussi ceux qui font les meilleures affaires en Afrique : Bouygues, Bolloré… Quel fut son parcours ? La Lybie du désormais fréquentable Kadhafi, le Sénégal de feu le président-poète Senghor, et le Gabon de Bongo, cet homme aussi élégant dans ses tenues vestimentaires qu'ignoble dans sa manière de gérer un pays dans lequel les richesses immenses issues du pétrole profitent à une clique infinitésimale. Le Sénégal et le Gabon, deux symboles (avec la Côte d'Ivoire) de la Françafrique. Tranquille, la rupture -effectivement... Et quel fut son discours ? Que les Africains doivent prendre en main leur destin, que la jeunesse doit montrer sa volonté de se développer si elle veut pouvoir compter sur l’aide de la France. Bref, que les nègres doivent faire preuve de leur motivation à sortir de la merde, et “entrer dans l’Histoire”. Parce qu’il n’y étaient pas !?
Tout ne sonne pas faux dans son discours de Dakar, et nous ne sommes pas de ceux qui rejettent la responsabilité de la situation actuelle du continent sur la seule ex-puissance coloniale, ni même sur la seule mondialisation. Les Africains ont leur part de responsabilité dans ce qui leur arrive : il n'y a qu'à voir ce qu'il se passe actuellement aux Comores pour s'en persuader. Mohamed Bacar a beau être soutenu par des réseaux obscurs implantés à Maore et en France, il n’en reste pas moins maître de ce qu’il a engendré : la dictature.
Mais qui est Sarkozy pour définir publiquement ce que veulent les Africains ? Ira-t-il dire aux Indiens d’Amérique ce qui est bon pour eux ? Non, évidemment. “Mais l’Afrique, c’est un peu l’enfant de la France...” Vieux réflexe paternaliste qui renvoie aux oubliettes son pseudo-désir de nouer des “relations adultes” ! Le discours ne résiste pas à l’analyse. Ainsi, quand, dans son intervention, Sarkozy reconnaît que "jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont dit à vos pères ce qu'ils devaient penser, ce qu'ils devaient croire, ce qu'ils devaient faire", il explique, quelques phrases plus loin, ce que les enfants de ces mêmes pères doivent penser, croire, faire... De même, lorsque Sarkozy exhorte les jeunes Africains à prendre en main leur avenir, il rend visite quelques heures plus tard au Gabon de Bongo, l’homme qui a volé le destin de son peuple pour satisfaire aux exigences de Paris - et de ses proches.
Mongo Beti avait assuré, avant même les premiers pas de François Mitterrand en Afrique, que ce dernier ne changerait en rien la donne de la diplomatie française sur le continent. Non pas qu’il ne le souhaitait pas, mais “il n’en avait pas les moyens”. S’il est encore trop tôt pour juger Sarkozy, parions qu'il en sera de même pour lui. Les enjeux économico-diplomatiques de la Françafrique sont trop forts. Les réflexes colonialistes trop prégnants.
Rémi Carayol
1 Propos tenus au Sénégal et au Mali en décembre 2006, rapportés par Le Figaro.
2 En 2001, seuls 5% des Africains des pays "francophones" pratiquaient régulièrement le français.
3 Lire Kashkazi n°64, N. Sarkozy et l'Afrique, vraie rupture ou faux changement ?
4 Mongo Beti, Africains, si vous parliez, Homnisphères, 2005
5 Stephen Smith, Comment la France a perdu l’Afrique, Calmann-Lévy, 2005