"Le débarquement"… Epouvantail ou formule magique, l'idée d'une intervention armée pour régler la crise entre les autorités comoriennes et le "président rebelle" anjouanais est en passe d'être érigée au rang de premier fantasme comorien du moment. Si le gouvernement de l'Union continue d'afficher sa volonté de soumettre Mohamed Bacar par la force des armes s'il le faut, l'incertitude demeure quant à la réalité de cette opération maintes fois repoussée.
Cela n'empêche pas l'imaginaire collectif de se déchaîner, bien au contraire. Le moindre bateau mouillant au large de Moroni déclenche une salve de prétendues informations annonçant l'imminence de ce débarquement. Tandis que des centaines d'Anjouanais terrorisés fuient vers Mwali et Ngazidja et que les militaires de Ndzuani surveillent les côtes, quelques fonctionnaires originaires de l'île en poste à Maore se voient déjà en disponibilité, participant à la "libération" de leurs concitoyens… C'est dire si le scénario occupe les esprits.
Il faut avouer que les chefs politiques d'un bord comme de l'autre ne se privent pas de mettre en scène les espoirs, les peurs et les désirs de revanche des Comoriens. Sambi s'est lui-même pris au jeu en "testant", le 20 septembre, des zodiacs réceptionnés de l'étranger (voir page 10). Sa tenue inhabituelle -un treillis militaire- ne laissait planer aucun doute sur le sens de son message. Bacar a répliqué en conseillant à son rival de "ne pas pousser les Anjouanais à dire qu'un jour nous allons déplacer cette guerre à Ngazidja" 1. Un peu de grain à moudre supplémentaire pour le moulin à rumeurs de Moroni, qui s'est déjà repassé maintes fois le film d'un improbable "débarquement de Bacar" dans la capitale ! L'hypothétique intervention militaire a enfin trouvé l'un de ses candidats au martyr en la personne d'Abdou Madi, ministre de la Coopération extérieure du gouvernement Bacar. Le vieux loup de la politique dont on connaît les innombrables revirements passés dit en effet qu'il accepte de verser "le sang de l'humiliation" et préfère "la mort au déshonneur". Qui l’eût cru ?!
Ce théâtre de non dupes ne suffirait cependant pas à donner corps au fantasme, si l'idée de débarquement ne fourrageait pas dans les tripes de la conscience collective. Comment en effet, ce qui dans d'autres pays ne serait qu'une opération de rétablissement de l'autorité de l'Etat sur une partie de territoire, prend avant même d'exister des proportions assez énormes pour inquiéter la communauté internationale ? Une partie de la réponse se trouve une fois de plus dans la géographie insulaire. C'est elle qui dramatise l'intervention en la rendant lourde et risquée pour une armée peu opérationnelle. C'est elle, surtout, qui a façonné l'histoire et les mentalités d'une population habituée à guetter ce qui vient de la mer.
Car au fond, et gesticulations de Sambi, Bacar et Abdou Madi mises à part, que peut bien vouloir dire "débarquement" pour les habitants de cet archipel ? La mémoire a longtemps entretenu le souvenir chargé de terreur des "débarquements" malgaches : des guerriers conduisant des pirogues qui venaient régulièrement razzier esclaves, bétails et récoltes, et contre lesquels les habitants s'alertaient d'une île à l'autre en allumant des feux sur les plus hauts sommets.
A Maore dans les mois qui ont précédé l'indépendance des Comores, le "débarquement" était ce que voulaient à toute force empêcher les matrones qui se relayaient à la jetée de Mamoudzou, prêtes à lutter contre d'éventuels renforts envoyés par le gouvernement autonome afin de mater la rébellion séparatiste. Il ne faudrait pas oublier non plus le double débarquement du mercenaire Bob Denard, venu par la mer cueillir comme des fleurs les présidents Soilihi, en 1978, et Djohar, en 1995. Ce même Denard qui s'était auparavant illustré en encadrant un débarquement aérien des commandos d'Ali Soilihi partis arrêter Ahmed Abdallah, en 1975.
Mais le débarquement resté dans les mémoires comme le plus terrible, le plus douloureux, appartient à l'histoire récente : il s'agit de celui qui a vu l'armée nationale, venue soumettre une population qui ne demandait à l'origine rien d'autre qu'une oreille attentive, échouer lamentablement face aux troupes improvisées du Mouvement populaire anjouanais (MPA). Le débarquement de 1997 n'est pas une simple défaite militaire. C'est le symbole d'une extrémité dont les Comoriens ne se croyaient plus capables : se tirer mutuellement dessus.
Cette idée de soldats qui viendraient par la mer pour renverser la donne et contrôler une île n'a donc rien d'anodin : elle remue trop de vieux souvenirs. Elle va chercher trop profond dans les rapports qu'ont les habitants à la fois à leur morceau de terre, et aux autres Comoriens qui vivent sur un autre morceau de terre. Il ne faut pas s'étonner, alors, si les prises de position sur ce débarquement sont aussi émotionnelles.
C'est au moment de l'élection non reconnue de Bacar, en mai dernier, que la possibilité d'une opération militaire s'est répandue comme une traînée de poudre. Une grande partie des Anjouanais l'attendaient. Plus que des Comoriens sur des bateaux, ils pensaient voir des soldats de l'Union africaine descendre d'avions et d'hélicoptères. "Dites leur que nous voulons bien qu'il y ait des gens tués, tant pis, mais qu'ils viennent", nous avait demandé un homme de Mutsamudu. "Ne nous laissez pas seuls enfermés par la mer", semblaient dire en substance les partisans de l'opération. Si à Moroni l'opinion y était également favorable, une question gênante commençait à se poser : "Qui acceptera d'aller se faire tuer pour Anjouan ?" Toute la complexité de l'archipel dont les hommes sentent chacune des îles leur appartenir, mais pas au point de se battre pour elles s'il ne s'agit pas de la leur, était à nouveau mise en évidence…
Les hommes politiques sont cependant bien loin de ces questionnements non exprimés. Tandis que Bacar cherche à démontrer qu'une action armée est synonyme de guerre sanglante, Sambi a tendance à la présenter comme la solution miracle.
Mais pendant qu'ils se toisent, l'idée d'un "autre débarquement" commence à circuler. Il y a eu le "débarquement des cœurs" évoqué par le chef du pari Ridja, Said Larifou. Une enseignante installée à Maore rêvait aussi le mois dernier d'un "débarquement en boubou et kofia". Là encore, ces propositions en disent long sur l'état du "vivre ensemble" dans l'archipel et sur la situation que vit l'île de Ndzuani. Il a fallu le défi de Mohamed Bacar aux autorités du pays pour que l'on parle de faire "débarquer" les "cœurs" sur son île. Le reste du temps, on parle de réconciliation mais les Anjouanais qui n'ont pas pu migrer se réconcilient tous seuls. La majeure partie de leur élite n'est que de passage dans l'île, tous comme les Grand-comoriens parmi lesquels un nombre infime accepterait de s'installer à Ndzuani -notamment des fonctionnaires qui pourtant aiment à rappeler qu'il "y a de nombreux Anjouanais dans l'administration de Moroni, et aucun Grand-comorien dans celle d'Anjouan". Mutsamudu devient inerte et dépressive à force de ne plus voir débarquer grand monde. Tant que Ndzuani restera le lieu qui occupe toutes les conversations mais où personne ne veut vivre, on continuera d'espérer et de craindre un nouveau "débarquement".
Lisa Giachino