Il n'y a pas de guerre juste, ni de conflit que l'on préfère
à la paix. Mais que c'est curieux de voir des gens appeler de tous leurs voeux
à la guerre. C'est pourtant ce que font une partie des Comoriens depuis la
déclaration du président Sambi le 21 décembre à Mwali, ordonnant à l'Armée
nationale de développement (AND) de "libérer Anjouan". La crise
anjouanaise a pris ce jour-là un tournant dangereux mais visiblement souhaité
par une grande majorité des habitants de l’archipel, qui a suscité deux
rassemblements sur la place de l'indépendance de Moroni, pour réclamer "le
débarquement" et déloger le président autoproclamé de Ndzuani, le colonel
Bacar.
Si l'on peut comprendre l'exaspération du président de
l'Union dont l'autorité ne s'exerce pas sur cette partie du territoire
national, ainsi que le désespoir de la population anjouanaise, victime
d'exactions effectuées par les Forces de la gendarmerie anjouanaise (FGA), on
comprend difficilement la culture belliqueuse qui accompagne l'option militaire
choisie pour dénouer la crise politique.
La rue
comorienne est en effet en effervescence et l'intervention armée prévue à
Ndzuani est devenue le sujet de prédilection sur toutes les places publiques.
C'est à peine si l'on ne chante pas les vertus de la guerre pour la justifier
comme "le seul moyen de consolider la nation". L'instinct belliqueux
a contaminé le corps social, chacun essayant d'y trouver un signe de puissance
et de vitalité plutôt que l'expression de l'incapacité des hommes à dialoguer
pour chercher ensemble les réponses appropriées à leurs problèmes. Le discours
ambiant emprunte la voie de l'aveuglement et déchaîne ces mots empoisonnés dont
on ne mesure plus la gravité et la capacité de destruction prouvée en d'autres
lieux, et dont l'actualité nous apporte quotidiennement les images d'épouvante.
Insidieusement, les esprits s'y accoutument, musèlent les voix contraires et
trouvent des justifications au recours à la violence sous prétexte qu'elle
combat une autre violence, plus forte, plus insupportable.
Devenu l'exutoire d'autres frustrations quotidiennes pour
lesquelles on n'a plus de réponse, le champ de bataille est habité par un
discours de la démesure. Alors qu'officiellement, l'intervention de l'AND à
Ndzuani reste une opération de rétablissement de l'ordre républicain, la rue y
voit une "guerre de libération". Certes, le gouvernement de l'Union
ne s'efforce pas de nuancer les mots. En langue comorienne, comme en français,
l'armée va "libérer" l'île, répète-t-on, laissant volontairement
s'opérer ce glissement sémantique qui satisfait les fantasmes. Le
rétablissement de l'ordre et la guerre sont pourtant deux notions de sens
juridique différents, n'appelant pas aux mêmes moyens et n'entraînant pas les
mêmes conséquences.
A Ndzuani
aussi, on se livre volontairement à ce jeu malsain. Comme cette réplique de
Bacar à Sambi lorsqu'il lui conseillait de "ne pas pousser les Anjounais à
dire qu'un jour nous allons déplacer la guerre à Ngazidja". Expliquant la
réaction des autorités anjouanaises face à une éventuelle intervention
militaire, Mohamed Abdou Madi affirme qu'"Anjouan n'a pas de gros moyens
mais elle est prête à mener la guerre des pauvres". "Nous les
attendons de pied ferme. Nous ferons de notre mieux pour les repousser. Nous
saurons répondre à la guerre par la guerre. Mais je ne comprends pas que
l'Union africaine valide une telle solution alors qu'au Kenya, elle fait tout
pour arrêter la guerre et pousser à la formation d'un gouvernement d'union
nationale", déclarait-il également le 25 janvier dans les colonnes du
Quotidien de la Réunion,
semblant répondre à Sambi qui, un mois plus tôt, affirmait que "s'il faut
que le sang coule pour qu'Anjouan revienne dans le giron national, je jure
qu'il coulera"…
Le recours au terme mythique de "libération"
relève de cette même logique de l'exagération. Ndzuani n'est pas occupée par
une force étrangère, mais la seule évocation de sa "libération"
glorifie l'action envisagée et donne à l'intervention militaire, une légitimité
quasi intrinsèque. L'effet de sublimation que renvoie ce terme se trouve résumé
dans cette transposition toute trouvée : "Après Anjouan, l'armée doit se
préparer à libérer Mayotte", avait lancé un intervenant au dernier
rassemblement de soutien au débarquement organisé à Moroni.
L'enjeu de l'intervention militaire à Ndzuani ne serait donc
plus d'obliger le colonel rebelle à se soumettre aux règles du jeu électoral,
mais de reconquérir la souveraineté confisquée des îles comoriennes. Cela ne
semble pas être la préoccupation première d'une opération dite d'instauration
de l'ordre institutionnel. Dans cette confusion voulue, la rue cède aux
exagérations et sur la crête des mots détournés de leur sens, elle se laisse
prendre au jeu des manipulations.
Poursuivons ce lexique avec ce militant anti-Bacar. Parlant
de l'arrivée à Moroni et à Fomboni de personnes fuyant les exactions perpétrées
par les Forces de la gendarmerie anjouanaise, il qualifia ce phénomène de
"déplacement de population" pour un peu moins ou un peu plus d'un
millier d'Anjouanais venus à Moroni, oubliant sans doute ce que signifie cette
expression au Kenya, par exemple, où le nombre de personnes ayant fui les
violences post-électorales étaient évalué le 25 janvier à 250.000…
La
Fédération comorienne des Droits de l'Homme (FCDH), dont
l'éthique devrait imposer une analyse rigoureuse des situations pour éviter
toute instrumentalisation, écrivait quant à elle dans un récent communiqué,
qu'un "drame humanitaire qui peut déboucher sur un génocide est en gestation
ces jours ci dans l'île comorienne d'Anjouan. Ce qu'on appelle pudiquement le
pouvoir de fait, arrête, torture, expulse, viole bon nombre de nos frères et
sœurs dans cette île martyre et martyrisée quotidiennement". Si les
gendarmes anjouanais se livrent à des intimidations, des arrestations et des
tortures comme l'attestent de nombreux témoignages, rien ne permet de comparer
ces exactions à un "génocide" qui, rappelons-le, consiste à
exterminer volontairement un peuple. L'inconscience de la dimension d'horreur
que revêt ce terme et un nombrilisme insulaire exacerbé à l’extrême
décrédibilisent de fait les informations de la FCDH, dont les membres ne se rendent visiblement
pas compte de l'indécence et du ridicule qu'il y a à assimiler la situation
anjouanaise à celles des Tutsi en 1994, des Juifs et des Tziganes en 1942, des
Arméniens en 1915, des Herrero en 1904…
Dernière
incursion dans notre dictionnaire des mots galvaudés : "dictature".
S'il peut être utilisé pour décrire les errances du régime Bacar, qui n’accepte
aucun contre-pouvoir et a fait des pouvoirs législatifs et judiciaires des
outils de l’éxécutif, voici que des opposants de Sambi l'emploient pour
critiquer la politique du président comorien. Certes, les Comores ont connu des
dictatures -relativement peu sanglantes. Certes, on peut reprocher au chef de
l'Etat les disfonctionnements de la
Cour constitutionnelle, le rôle marginal accordé à
l'Assemblée et ses incursions dans le système judicaire. Mais la dictature,
c'est aussi et surtout la privation des libertés individuelles, à commencer par
celle qui consiste à s’exprimer sans contrainte. Sur ce point, les habitants de
Ngazidja ne peuvent globalement pas se plaindre.
Dans un précédent article, nous relevions une certaine
propension des acteurs politiques comoriens à "mettre en scène les peurs
et les désirs de revanche" (lire Kashkazi n°67). Dans la "guerre
psychologique" que se livrent aujourd'hui les deux camps, l'espace est de
plus en plus saturé de mots empoisonnés qui réveillent des anciennes fractures
et frustrations, et que les blogs se chargent, sur la toile, de distiller tels
des virus pour pourrir un peu plus une situation déjà complexe. Chacun forge
ses mots pour doper la haine, pour légitimer la "guerre", pour
justifier la violence, pour préparer à accepter l'horreur. Des mots comme
autant de munitions aussi meurtrières que les balles et les roquettes…