Les commentaires acerbes -voire haineux- envers les "immigrés clandestins" dont un petit nombre se sont rendus coupables d'exactions le jeudi 27 mars à Maore, essentiellement à l'encontre des Blancs, ont fusé les jours qui ont suivi cette folle journée (lire p. 8-9 et notre dossier consacré à la fuite de Mohamed Bacar). Certains médias ont amplifié des rumeurs infondées, préférant se perdre dans l'hystérie collective consécutive aux violences plutôt que de relater fidèlement les faits, dont certains sont suffisamment graves pour ne pas être romancés. Des dirigeants politiques ont parlé de "hordes sauvages" et ont immédiatement utilisé cette journée pour dénoncer "l'immigration clandestine". Des phrases lancées par des Mahorais à des wazungu telles que : "Vous comprenez maintenant pourquoi on veut les chasser !" ou encore : "Les Anjouanais sont méchants", ont été entendues. Des écrits de wazungu sur des sites Internet comme : "Je ne comprends pas que les Anjouanais se soient ainsi vengés sur la population "blanche lambda" perdant de ce fait tout espoir de se faire accepter. Auparavant, j'étais choquée de voir les rafles. Maintenant, je les verrai sans état d'âme", ont été lus. Même des représentants de l'Etat ont déraillé, comme ce procureur de la République qui, en audience, a comparé ce que l'on a nommé "la chasse aux Blancs" aux pogroms organisés durant une décennie contre les Juifs dans l'Allemagne d'Hitler, et aux battues anti-Noirs dans les Etats-Unis de la première moitié du XXème siècle…
La passion a une fois de plus pris le dessus. Personne ou presque n'a tenu à examiner les faits de plus près, ni à considérer le contexte général. Le cas Mohamed Bacar, à l’origine des émeutes, a vite été évacué : il vient pourtant une nouvelle fois rappeler le rôle ambiguë de la France ou de certains réseaux dans la région... Le fait que les auteurs de violences sont pour la plupart des jeunes désoeuvrés, mis à la marge de la société, qui n’ont leur place ni à Ndzuani ni à Maore, a également été rapidement oublié : on a préféré englober dans ces violences l’ensemble de la communauté anjouanaise, quand nombre de ses membres dénoncent aujourd’hui les actes irresponsables d’une minorité.
Il n'est pas question ici d'absoudre de leurs fautes les auteurs de violences -dont certains ont été condamnés-, ni de mésestimer le problème que revêt la présence à Maore d’une frange de sans-papiers incontrôlables, ni même d'atténuer une explosion de haine choquante, qui aurait pu aboutir à un bilan bien plus lourd que celui avancé par les autorités -18 blessés dont deux grièvement. Cependant, il convient d'analyser à sa juste mesure cette révolte du 27 mars.
Car au-delà des faits, qui a tenté de comprendre cette colère ? Qui a dépassé les réflexes passionnels -certainement pas les journalistes- qui aboutissent à des interprétations erronées ? Encore une fois, l'on utilise l'immigration clandestine pour éviter de poser la vraie problématique. Ce n'est pas nouveau. Voilà plusieurs années que la gestion de Maore et des flux migratoires est un casse tête. L'échec des politiques jusque là mises en place par l’Etat français (chasse intensive des sans-papiers et coopération bilatérale inefficace) aurait dû provoquer une réflexion et ainsi faire prendre conscience que le problème doit être abordé autrement. Mais non ! On poursuit sur une voie que tout le monde sait être une impasse. Lors de la grande manifestation du 6 avril organisée à Mamoudzou, dont le mot d’ordre était “Plus jamais ça”, l’ensemble des intervenants, dont certains développent habituellement une réflexion originale, ont revendiqué l’intensification de la politique actuelle.
En 2007, plus de 16.000 "étrangers en situation irrégulière" ont été refoulés du territoire, souvent au mépris des droits élémentaires des personnes et au prix de méthodes hors-la-loi. Et l'on en demande plus ! Mais que fera-t-on quand l'Etat en expulsera 25.000 ? Outre qu'il faudra alors abroger toute loi se référant aux droits des étrangers en vigueur dans la République française, la situation sera-t-elle différente ? Evidemment non, de même que la situation n'a pas évolué malgré la forte intensification des rafles depuis trois ans -en 2006 déjà, plus de 16.000 personnes avaient été envoyées à Ndzuani. A entendre un journaliste de Télé Mayotte au lendemain des émeutes, la "fermeté" affichée par l'Etat ne suffirait plus: "La fermeté, n'est-ce pas un mot trop léger ?" a-t-il demandé au secrétaire d'Etat français à l'Outremer, Yves Jégo, surpris d'une telle question -à l'heure qu'il est, il doit encore chercher dans les dictionnaires s'il existe un terme plus fort que "fermeté". Va-t-on réclamer la chaise électrique pour les sans-papiers ? Pense-t-on réellement que dix radars, trois hélicoptères et six navires -pourquoi pas un mur ?- vont changer la donne alors que deux radars, un hélicoptère et trois navires, ainsi qu'un effectif de policiers aux frontières qui a plus que doublé en quatre ans, n'ont rien modifié ? "Ce n'est pas assez" entend-on. Et l'on poursuit dans l'erreur.
La surenchère ne sert à rien. Les migrants des autres îles seront toujours légion de même que les mzunguland seront toujours convoités par une partie des habitants des bidonvilles qui les voisinent. Vouloir croire qu’un jour, les migrants ne passeront plus relève de l’aveuglement et d’une idéologie dangereuse, porteuse de maux plus terribles encore. Ne serait-il pas temps de s'interroger sur la seule question qui vaille, à savoir: la configuration actuelle de l'archipel est-elle gérable ? Les faits prouvent le contraire. La situation est fondamentalement biaisée, et les Mahorais, en choisissant de rester dans la France pour, entre autres, leur sécurité, ne le seront jamais -en sécurité. Voilà le paradoxe de cette situation peu réjouissante.
Il ne s'agit pas de remettre en cause le choix des Mahorais -on voit déjà venir nos détracteurs qui aiment à nous qualifier d'indépendantistes. Il ne s'agit pas non plus d'une position idéologique héritée d'un pseudo anti-colonialisme. Au contraire, il s'agit, en se fiant à une analyse purement pragmatique, de sortir de cette impasse doctrinale qui oppose de manière lancinante, d'un côté, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, et de l'autre, l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Deux thèses qui ne prennent en compte ni la volonté des Mahorais, ni le poids de leur choix pour les autres Comoriens -un poids bien réel, tant au niveau économique que politique, la fuite de Bacar via Maore l’a une nouvelle fois prouvé.
Mais au lieu d’accepter la remise en cause -de part et d’autre-, certains préfèrent pointer du doigt “l’ennemi”. Depuis plusieurs années à Maore, les autorités emploient des mots guerriers pour dénoncer l'immigration. "Invasion barbare" avait dit le président du Tribunal d'appel il y a quelques années ; "hordes sauvages de clandestins" répètent régulièrement des élus. A situation de "guerre", l'on répond donc par des méthodes militaires : rafles, déni des droits élémentaires, discours de rejet basés sur les sentiments… Mais aussi propagande mensongère, quand, pour attiser les tensions, certains affirment que Sambi appelle au djihad à Maore -ce qu’il n’a pas fait. L'on veut faire croire aux Mahorais que la tranquillité et la paix à laquelle ils aspirent passe par cette lutte sans merci. Politique meurtrière. Suicidaire…
"La guerre, c'est la paix" est le slogan favori de Big Brother dans le roman de George Orwell, 1984. A force de le lire et l'entendre, les habitants de la dictature imaginaire décrite par l'auteur britannique finissent par y croire. La guerre devient la norme ; elle est indissociable de la sécurité des citoyens prisonniers de l'embrigadement d'Etat, qui ne se rendent ainsi pas compte qu'elle ne fait que précariser leur situation. De même à Maore, la chasse contre les sans-papiers, la "guerre" contre "l'immigration clandestine", est présentée par les médias et les élus comme l'œuvre indispensable au bien-être des Mahorais, quand elle ne fait que perpétuer une condition inacceptable et invivable -pour l’ensemble des habitants de l’archipel-, terreau de violences qui ont explosé le 27 mars.
Aujourd'hui, tout le monde -ou presque- s'accorde à dire à Maore qu'il faut accentuer l'effort de guerre et continuer dans cette logique. Les résultats n'en seront que plus sanglants. Mais après tout, si "la guerre, c'est la paix", la mort, c’est la vie…
Rémi Carayol